La situation en Afghanistan vue par le Parlement Européen

Article publié le 25 mars 2010
Article publié le 25 mars 2010
Hamid Derrouich Session plénière du Parlement européen, mars 2010 Après s’être rendu sur le terrain afghan pour évaluer la situation, la « délégation parlementaire avec l’Afghanistan » dresse un tableau plutôt sombre de l’avenir politique et sécuritaire du pays.
La corruption, le développement incessant de la culture du pavot et le renforcement des insurgés mettent à mal non seulement la stratégie de l’Otan pour la stabilisation du pays, mais surtout les perspectives d’un redressement politique à moyen et à long terme. La nouvelle stratégie militaire de l’administration Obama mettra un certain temps à produire ses effets, et la résistance des insurgés laisse penser que ce pays est « imprenable ».

2010 : année de toutes les épreuves sur le plan sécuritaire

De l’avis de tous les observateurs, la situation sécuritaire qui s’est détériorée en 2009 laisse présager des lendemains encore incertains. Pour le général David Petraeus, chef des forces armées américaines au Moyen-Orient et en Asie centrale. « 2010 sera une année difficile, une année au cours de laquelle nous enregistrerons des progrès et reprendrons la main face aux talibans dans d'importantes zones, mais ce sera également une année de durs combats et de revers périodiques ». Les signes de ces revers sont déjà visibles lors de la dernière offensive des forces de l’Otan et de l’armée Afghane. Lancée le 13 février 2010, cette offensive a montré une adaptabilité grandissante des forces insurrectionnelles et leur capacité d’anticipation des orientations stratégiques des alliés. L’offensive a surtout révélé des lacunes réelles de l’armée Afghane et son incapacité à prendre en charge la stabilisation du pays le jour où les forces de coalition se retireront.

Ce constat fait douter les partenaires européens sur l’efficacité de la seule option militaire jusqu’à ace jour privilégiée par les Etats-Unis. « Le Pentagone pense qu'on peut résoudre les problèmes en envoyant plus de troupes. Ce n'est pas la bonne solution. Il faut restaurer la confiance de la population afghane, pas tant dans la coalition qui est appelée à partir dès que possible, mais dans leurs propres dirigeants, dans leur propre système. Et cela se fait en s'attaquant à la corruption et, bien entendu, à la production d'opium. », estime This Berman, président de la délégation parlementaire avec l'Afghanistan.

Cette divergence de vision n’est pas sans conséquences au sein même des pays européens engagés dans la guerre en Afghanistan auprès des américains. La démission du gouvernement néerlandais et le bilan particulièrement meurtrier des soldats britanniques alimentent l'impopularité croissante de la guerre. Par ailleurs, les débats autour de cette question en Allemagne, en Pologne, en Italie et en Espagne traduisent un sentiment général de malaise dans les pays européens. Cependant, cela n’empêche pas les européens et les américains d’afficher leur union et de s’orienter implicitement vers une division du travail. Aux termes de cette division, les premiers s’engageraient dans la construction des infrastructures civiles, et les seconds dans la conduite des opérations militaires.

La réconciliation nationale : le dilemme de Karzaï

La position du Président Karzaï est loin d’être enviable. Son élection en août 2009 est entachée d’irrégularités. En s’octroyant le pouvoir de nommer les cinq membres de la commission des plaintes électorales, il embarrasse les partenaires occidentaux et rend la réconciliation nationale encore plus incertaine. Une réconciliation pourtant indispensable à la stabilisation du pays. Les prémisses d’un dialogue avec les talibans dits « modérés » s’annoncent difficiles. Non seulement parce que les « talibans modérés » sont rares dans un Afghanistan ethniquement disparate, mais aussi parce qu’une partie du gouvernement Karzaï, , oppose des blocages. Pour cette partie du gouvernement, constituée de seigneurs de guerre comme le général Doustum, une intégration des talibans dits « modérés »s serait synonyme de la fin des trafics de tous genres auxquels ils se livrent.

Après avoir été exclus, de tout processus de stabilisation politique, suite aux accords de Bonn de 2001, les talibans se présentent aujourd’hui comme une force incontournable. Or, un nouveau contrat politique les incluant, serait dénué de sens, voire risqué s’il n’est pas sanctuarisé par un dispositif de garanties qui empêcheraient toute alliance entre les talibans et les groupes radicaux. L’objectif étant d’éviter qu’après retrait des forces de la coalition, l’Afghanistan ne redevienne une base arrière du terrorisme international. Par ailleurs, un nouvel accord doit inclure le Pakistan, ainsi que des représentants des ONG, tous deux également exclus des accords de Bonn. Pour Ino Arlacchi vice-président de la délégation du parlement européen pour les relations avec l’Afghanistan, la Loya Jirga (Grande Assemblée) qui aura lieu le 28 avril 2010 prochain, à laquelle assisteront les membres du Parlement Européen, sera un moment crucial pour aborder ces questions épineuses.

Cette « Grande Assemblée » sera également l’occasion de réfléchir sur les modalités de l’afghanisation de l’aide internationale. C’est-à-dire la prise en considération des propositions, des besoins, des projets gouvernementaux et aussi le transfert de l'utilisation des fonds vers le gouvernement afghan à travers son budget. En effet, la distribution de l’aide doit passer par les canaux nationaux, seul moyen de limiter la corruption et de favoriser l’indépendance du pays. Pour atteindre cet objectif, la conférence de Londres du 28 janvier 2010 avait fixé à 50 % le montant de l’aide devant transiter par les opérateurs afghans.

La corruption : ce mal qui ronge l’Afghanistan

Dès 2007, les rapports des ONG attirent l'attention de la communauté internationale et les principaux donateurs sur le problème de la corruption. L'organisation Integrity Watch Afghanistan a estimé à plus de 450 millions d’euros le montant de la corruption pour la seule année 2007. La situation ne semble guère s’améliorer trois ans plus tard. En 8 ans (2001-2009), la délégation parlementaire estime à 40 milliards d’euros l’aide internationale destinée au volet civil de l’engagement en Afghanistan. 34 milliards d’euros ont transité par les acteurs internationaux (OI, ONG, gouvernements). Selon Ino Arlacchi, ce sont donc seulement 6 milliards d’euros qui sont parvenus au gouvernement Afghan. Or, sur ces 6 milliards, environ 40 % sont détournés.

Plus surprenant encore, une partie non négligeable des fonds alloués à l’Afghanistan est récupérée par les innombrables cabinets de consulting qui fournissent des études souvent inadaptées aux besoins des civils Afghans. Ainsi lors de leur évaluation de la situation dans la région d’Hérat où elles sont positionnées, les forces italiennes de l’ISAF ont noté que le coût de la construction d’une école à la charge de la coopération italienne est de 3 à 10 fois inférieure aux coûts affichés par les bureaux d’études des principaux bailleurs de fonds internationaux constitués pour l’essentiel de l’ONU, l’USAID, et l’ECHO dans une moindre mesure.

(Photo: flickr/willy61)