La Sibérie des bouddhistes : l'autre esprit de la Russie

Article publié le 17 juin 2014
Article publié le 17 juin 2014

5 600 km à l'est de Mos­cou, en haut d'une col­line iso­lée, se dresse le mo­nas­tère boud­dhiste le plus connu en Rus­sie : le dat­san d'Ivol­guinsk. Der­niè­re­ment, les mé­dias re­layaient l'image de la Rus­sie de Pou­tine en po­ten­tat bel­li­ciste et de Gaz­prom. Mais en al­lant un peu plus à l'est, la Rus­sie montre un tout autre vi­sage. Reportage haut-perché quelque part dans la Bouriatie.

Le dat­san est un en­semble dis­pa­rate de temples ornés et de huttes de moines lamas dé­la­brées. J'ar­rive de bonne heure, et je vois la brume ma­ti­nale se faire chas­ser par le so­leil. Les fi­dèles se pro­mènent se­rei­ne­ment aux alen­tours, mur­mu­rant quelques mots entre eux ou aux cieux, en fai­sant tour­ner et grin­cer les mou­lins à prières - des cy­lindres mé­tal­liques co­lo­rés et apla­tis mon­tés sur des bâ­tons.  Les temples res­semblent à des piles d'as­siettes en por­ce­laine, qui penchent de part et d'autre et font des ré­vé­rences d'avant en ar­rière. Comme s'ils trouvaient leur équi­libre dans ce mou­ve­ment per­pé­tuel.

On en­tend les orants en­ton­ner leurs prières de­puis les huttes et les temples. Les buis­sons des champs avoi­si­nants sont ha­billés de ru­bans et de chif­fons co­lo­rés. Le mou­ve­ment des branches rap­pelle des né­cro­man­ciens iti­né­rants qui tendent les bras de ma­nière si­nistre. 

On m'a de­mandé de venir ici avec un groupe hé­té­ro­clite de voya­geurs en train : un mu­sul­man d'Azer­baïd­jan, un Russe or­tho­doxe chré­tien et un athée al­coo­lique. Ils ne s'en­ten­daient pas sur beau­coup de su­jets, mais ils étaient tous cer­tains d'une chose : le dat­san d'Ivol­guinsk est un « lieu spé­cial ». Bien que ce soit un mo­nas­tère boud­dhiste, l'at­trait pour le dat­san semble aller au-delà de toutes les croyances en Si­bé­rie. Tout le monde peut venir en haut de cette col­line pour y trou­ver conseil et ré­con­fort au­près des moines du temple.

En ar­ri­vant en haut de la col­line en four­go­nette, je dis­cute avec Mi­khail. Russe de souche, il a tra­versé son pays pen­dant plu­sieurs jours de­puis Kras­no­dar (ville du sud de la Russie, ndlr) jus­qu'ici. Il se cram­ponne à son siège, tan­dis que la four­gon­nette se fraie un che­min dans les nids de poule, son sac à dos et son sac de cou­chage entre les ge­noux. « Je viens ici tous les deux ou trois ans. C'est un lieu spé­cial, les moines lamas peuvent rendre ta vie meilleure », me dit-il. Le chauf­feur jette une pièce par la fe­nêtre à chaque fois qu'on passe un arbre cou­vert de chif­fons de prière.

La bou­ria­tie : un lieu d'un autre genre

Quand on se di­rige plus à l'est vers la Si­bé­rie, la Rus­sie se trans­forme. Le ma­ca­dam laisse sa place au sable, à la pous­sière et aux cra­tères. Les Mer­cedes se muent en voi­tures ra­fis­to­lées. Les vaches errent sur les routes comme nos égales, re­fu­sant de lais­ser pas­ser les vé­hi­cules. Les su­per­mar­chés sont rem­pla­cés par des mar­chés à perte de vue. Les mon­tagnes bru­meuses se montrent pai­si­ble­ment der­rière un océan de toits en amiante. Ici, le débat entre le sla­vo­phile et l'oc­ci­den­tal est sur­fait. La Bou­ria­tie est vrai­ment un lieu d'un autre genre.

Après avoir suivi quelques iti­né­raires du dat­san, je m'adresse à une femme d'âge mûr as­sise pa­tiem­ment de­vant une hutte avec sa fille. Maria a par­couru quelques cen­taines de ki­lo­mètres pour ame­ner sa fille ma­lade. Elle m'ex­plique qu'elles vont bien­tôt dé­mé­na­ger à Mos­cou, mais elle craint que la ma­la­die ne soit de mau­vaise au­gure. « Je suis doc­teur, me dit-elle. Mais les moines du dat­san d'Ivol­guinsk offrent ce que la mé­de­cine n'offre pas. Va par­ler aux lamas et tu com­pren­dras. »

Je suis donc allé voir un moine.

Je trouve une pe­tite hutte à l'orée du dat­san, je frappe à la porte et j'entre. Un moine me voit de­puis un re­coin et m'in­vite à ren­trer à l'in­té­rieur. Son crâne rasé n'a d'égal que l'élé­gance de sa sil­houette fine. Je ferme la porte. Nous sommes seuls dans la de­meure. Des rayons de so­leil s'im­miscent entre les planches de bois.

Il me mène dans une chambre meu­blée d'un lit en bois, un bu­reau et deux chaises. Il s'as­seoit derrière le bu­reau et sa robe bor­deaux tombe avec lé­gè­reté au­tour de lui. « En quoi puis-je vous aider ? » me de­mande-t-il en russe.

J'ai l'im­pres­sion qu'il peut m'ai­der pour tout et pour rien. Je ne suis ni ma­lade ni à la merci de mon es­prit, alors j'improvise.

« Je res­sens des émo­tions né­ga­tives en moi. Je ne sais pas d'où elles viennent mais elles sont très né­ga­tives. »

Il hé­site puis ré­flé­chit et me de­mande ma date de nais­sance. Je lui donne et il me ré­pond que je suis un che­val. Il me dit que c'est de là que vient mes émo­tions né­ga­tives, qu'il qua­li­fie de « tris­tesse, de perte de puis­sance, de force sur le dé­clin et de fa­tigue ». J'ac­quiesce, bien que le sen­ti­ment de « perte de puis­sance » me soit étran­ger. Il me dit qu'il peut chas­ser ces émo­tions grâce à des ri­tuels et à de la mé­di­ta­tion. Il m'en­voie cher­cher du lait, né­ces­saire à ma gué­ri­son.

Le patch­work eth­nique de la rus­sie

Les Bou­riates sont un peuple in­di­gène de Si­bé­rie. Ils étaient pré­sents avant les Russes et même avant l'in­va­sion des Mon­goles au XIIIème siècle. La Rus­sie n'est pas seule­ment un pays ho­mo­gène, or­tho­doxe et bel­li­queux, image sur­tout mon­trée par les mé­dias oc­ci­den­taux ma­ni­chéens. C'est un patch­work de dif­fé­rentes cultures et eth­nies, et la Bou­ria­tie en est une par­faite illus­tra­tion. 20 % de ses ha­bi­tants sont boud­dhistes, 30 % sont des Bou­riates de souche, et 1,5 mil­lion de boud­dhistes vivent dans la Rus­sie toute en­tière.

Sta­line a tenté d'éra­di­quer le boud­dhisme. Les lamas ont été ex­pul­sés, consi­dé­rés comme des « es­pions ja­po­nais », les croyants ont été fu­sillés. On rap­porte même que les sol­dats so­vié­tiques rou­laient leurs ci­ga­rettes dans des ma­nus­crits boud­dhistes. Mais de­puis la fin du com­mu­nisme, le boud­dhisme vit une re­nais­sance. En avril 2013, Vla­di­mir Pou­tine s'est rendu dans ce dat­san re­culé afin d'ex­pri­mer son sou­tien total aux Russes pra­ti­quant le culte de Boud­dha. « Le boud­dhisme joue un rôle ma­jeur en Rus­sie », a dé­claré Pou­tine aux moines du dat­san d'Ivol­guinsk. « Il en a tou­jours été ainsi. Nous avons tous conscience de l'aide ap­por­tée par les boud­dhistes lors des deux guerres mon­diales. » Il a ajouté que cette re­li­gion prône « une sa­gesse bien­veillante et hu­ma­niste fon­dée sur l'amour d'au­trui et de son pays ».

le temps de la gué­ri­son

Je re­tourne dans la hutte avec le lait. Le moine lama se baisse et sort d'un ti­roir un sac conte­nant de la poudre verte dont il dé­pose et brûle une par­tie sur un lit de sable. La chambre s'em­plit de fu­mées mal­odo­rantes.

Il me re­dresse sur ma chaise, me pose mes mains sur mon ventre et me dit que lors­qu'il chan­tera, je de­vrais res­pi­rer dou­ce­ment, en vi­sua­li­sant un Boud­dha rouge qui verse une vase de bonté, de joie et de lon­gé­vité sur ma tête.

Je ferme les yeux et le chant com­mence. Boud­dha, dans mon es­prit, in­cline le vase sur ma tête et je connais le bien-être. Je chasse en­suite le mal et je me sens déjà mieux. J'ins­pire, le mal s'en va , j'ex­pire et je me sens mieux. 

À la fin de son chant, le moine me fait sor­tir. Il me de­mande de tour­ner sur moi-même à un en­droit pré­cis et de ver­ser du lait vers l'ouest, puis de tou­cher le sol, puis de ver­ser vers le nord, de tou­cher le sol, de ver­ser vers le sud, tout en ab­sor­bant la bonté, la joie et la lon­gé­vité de chaque point car­di­nal. Alors que j'ef­fec­tue les dix tours sur moi-même, je me tiens au mi­lieu d'une bouillie lai­teuse et boueuse, mais je suis empli de bonté et la sa­leté ne m'at­teint pas.

De re­tour à l'in­té­rieur, je re­çois une der­nière bé­né­dic­tion : la bonté gra­vée en moi et une goutte d'huile par­fu­mée sur mon front.

Au mo­ment de sor­tir je me sens in­fi­ni­ment bien, même si j'al­lais plu­tôt bien quand je suis ar­rivé. Sa­voir si cette amé­lio­ra­tion est réelle ou non n'est pas es­sen­tiel. Quand votre âme est tou­chée, vos émo­tions pré­valent. Je me sens mieux, donc je vais mieux un point c'est tout.