La seule chose que l'on ne puisse pas rattraper, c'est le temps

Article publié le 24 octobre 2014
Article publié le 24 octobre 2014

« Quand une minute passe, c’est irrémédiable. » C'est à travers cet hommage au temps, le bien le plus précieux que l'homme puisse avoir, que le journaliste José Maria Carrascal présente son nouveau livre El mundo visto a los 80 años ("La vision du monde à 80 ans", ndt.) Des mémoires dans lesquelles les protagonistes sont les faits dont fut témoin à des moments clé de sa vie, dans un XXe  siècle

Le premier pas sur la lune, les greffes d'organes, la révolution informatique, la libération de la femme, la montée de la Chine en première division mondiale ou encore la désintégration des atomes, figurent parmi les nombreux faits auxquels a assisté et qu' a racontés en tant que correspondant en Allemagne et aux États-Unis, ce journaliste retraité octogénaire. Mais c'est sûrement ce dernier, la division de ce que Démocrite déclarait indivisible, qui a le plus bouleversé Carrascal.

 Les extraordinaires découvertes du XXe siècle côtoient le plus sanglant passé de l’histoire de l’humanité occidentale. Deux bombes atomiques, Dresde, les stratégies élaborées dans les laboratoires chimiques... C'est précisément  sur ce point que le journaliste se montre plus sceptique  et s’interroge  sur la  réelle nécessité d'envoyer dans le futur des hommes hors de notre système solaire, non dans le cadre d’une avancée scientifique mais comme nécessité vitale.

L'en deçà face à l'au-delà

« Nous avons changé le monde en notre faveur, nous avons mis le “ moi” au centre de tout. » La conception prédominante de ce monde comme une Vallée de Larmes, au début du XXe siècle, à la vie réelle, pensée en ce temps là, a disparue. « Nous avons laissé l’au-delà dans l’au-delà, la seule certitude est que la seule vie prouvée, c’est celle que nous avons. »

Carrascal lance une inivtation à la réflexion pour connaître l'origine de l'actuel relâchement dans certaines phases de la vie. Si la justice auprès de laquelle nous rendons compte est la justice terrestre, celle-ci oeuvrant de manière très douteuse, « lorsque la crainte disparait, nos attitudes se relâchent. » En reconnaissant que le bien-être d'aujourd'hui est infiniment meilleur que celui de son enfance et adolescence, il se rappelle avec une certaine nostalgie que dans sa génération « par les temps qui courent on apprécie d'avantage les sous-entendus. »

L' Espagne et la soif d'être la meilleure

Sans surprise, avec un recul suffisant pour combler de rigueur informative sa parenthèse dédiée à l'Espagne, Carrascal  remonte aux origines des deux empires espagnoles du XVe siècle pour analyser les éventuelles causes de notre situation difficile actuelle.

« L'empire est le plus grand ennemi de la nation », explique Carrascal, « et nous, nous en avons eu deux à la fois : celui crée lors de la reconquête et celui d'Amérique. La nation est un plébiscite quotidien. » Ce modus operandi espagnol n'a pas permis à la nation de se maintenir, et, lorsqu'en 1898 l'Espagne perd sa dernière colonie à Cuba, les royaumes unifiés reprennent alors conscience de leurs origines. Sentiment qui, aujourd'hui, avec la Catalogne, n'a jamais été aussi fort.

En citant  Ortega et Gasset, le journaliste et écrivain, appelle, à travers son oeuvre, à la réfléxion, afin de savoir si l' Espagne, située dans un carrefour géographique, doit s'européaniser ou s'africaniser. Nous sommes toujours dans ce dilemme, bien que Carrascal soit sûr d'une chose, c'est que malgré tout « il y a beaucoup plus de choses qui nous unissent à tous les Espagnoles, que d'éléments qui nous en différencient et  l' Europe n'acceptera pas que cela finisse comme en 1936. » 

Pour Carrascal le vice de l' Espagne n'est pas l'Envie, comme l'a toujours soutenu Unamuno, mais la soif d'être la meilleure : « la meilleure ligue de football, les meilleurs trains... Il est très dangereux de suivre au pied de la lettre le refrain: "le mieux est l'ennemi du bien, parfois, être bon, souhaiter aux autres la même chose qu'à soi-même est le plus admirable". »

L'écrivain aux cravates extravagantes passe ainsi son témoignages aux nouvelles générations d'Espagnols et de journalistes avec un message clair et concis : « la seule chose que l'on ne puisse pas rattraper, c'est le temps. »

Note: En tant qu'apprentie journaliste, j'ai reçu en guise de conseil de ce grand collègue vétéran de profession, la leçon suivante:  « Si ta vocation est pure et authentique, soit attentive à la chance qui pourrait se présenter au moment le plus inattendu, aie patience, car elle arrivera, garde les yeux grands ouverts. »