La seconde vie de  Lisca Bianca, la barque qui a fait le tour du monde depuis la Sicile

Article publié le 2 septembre 2015
Article publié le 2 septembre 2015

En 1994 les conjoints Albeggiani se retirent pour vivre sur leur créature : une barque. Avec Lisca Bianca ils ont fait le tour du monde, un voyage épique qui a débuté depuis le port de Porticello. Après des des années d’abandon, Lisca Bianca, l'ambassadrice de la culture sicilienne dans le monde, va avoir une seconde vie  grâce à un projet d’insertion pour les jeunes défavorisés

Après plusieurs navigations sur la Méditerranée durant l’été 1975 Sergio et Licia Albeggiani ont décidé d’affronter l’océan. Lisca Bianca I était à cette époque une sardara de Porticello armée pour l’océan. Arrivés aux Canaris, le couple s’est rendu compte que la barque n’était pas adaptée pour faire face aux hautes vagues de l’Atlantique et a fait demi-tour vers la Sicile.

Mais à ce moment-là le couple a pris la décision de construire une barque capable de traverser les océans en privilégiant la fiabilité à la vitesse. Parmi les milles motivations la plus convaincante se trouve dans Les Iles lointaines, le livre de Sergio Alberggiani qui recueille les journaux de bord de Lisca Bianca : « nous avons repris notre rythme infernal, poursuivis sans raison par les aiguilles de l’horloge, en tressaillant à chaque coup de téléphone, constamment suivis par l’impôt sur le revenu, les facteurs de téléphone, de gaz et d’électricité, la CPAM, la TVA, la redevance télé,, et plus en a plus on met la main au porte-monnaie. Nous nous sommes à nouveau emmitouflés dans nos vêtements répondant aux impératifs de la mode schizoïde et extravagante. En somme nous avons repris notre vie normale de terre ferme ».

Les Albeggiani ont fait un choix similaire à celui de Chrisgopher McCandless, raconté dans le film into the Wild, un éloignement du superflu pour rechercher l’essence. Mais ils n’ont pas eu besoin d’attendre les derniers jours de leur aventure pour apprendre que le bonheur est aussi le partage, parce que ça a toujours été une valeur présente pour eux.

Elle a été construite dans les « chantiers polonais » de Porticello

La construction de Lisca Bianca II a débuté le 14 novembre 1978. De la barque originale,  il ne reste que le nom, un hommage au petit ilot volcanique pas très loin de Panarea. Le couple est parti sur le projet d’un Tahit Ketch, Giorgio Stermini, a suivi les travaux par correspondance. La vraie construction a été suivie par Sergio Albeggiani en personne et par « les chantiers polonais » de Porticelllo port de Palerme (appelé ainsi parce que les messieurs Trévise ont eu la chance d’épouser de très belles femmes polonaises). Au fur et à mesure que Lisca Bianca prenait forme, la maison des Albeggiani de Casteldaccia se vidait de ses meubles et se remplissait en revanche d’outils destinés à compléter la barque. Les trois fils de Sergio et Licia désormais suffisamment grands, ont vite compris que ce serait d’abord les parents qui auraient quitté le nid en premier.

Le tour du monde

Le 14 novembre 1991 Lisca Bianca est désormais un Carol Ketch d’environ 13 mètres, à moteur, construit à partir de l’arbre maître avec le solide bois du pays, prêt à être habité grâce à un petit puis doté d’une cuisine et de sanitaires. Mais surtout prêt à naviguer sur l’océan. L’essai dans la Méditerranée et la vie en barque ont duré trois ans et laissent beaucoup de personnes sceptiques : il y a ceux qui nourrissent des doutes  à propos de l’équipage aussi réduit, de l’arbre  maître trop grand et qui déséquilibre la barque, de la solidité de la coque hors de la Méditerranée, Imperturbables, Licia et Sergio ont planifié de naviguer le long de la ligne idéale de l’équateur, où les principaux risques sont les cyclones et les tempêtes qui entre le calme plat et la chaleur torride peuvent ramener l’embarcation au point de départ.

Le tour du monde a commencé le 23 septembre 1984 à Porticello, mais  Lisca Bianca a immédiatement dû se s’abriterr à San Vito Lo Capo en attendant que le vent se calme. L’abordage aux Baléares a aussi été difficile, les Albeggiani ont pris un phare pour un autre et se sont retrouvés à Majorque au lieu de Minorque. Une fois dépassé le détroit de Gibraltar ils ont mis le cap vers les Iles Canaries, pour un premier baptême avec l’océan où les Albeggiani se sont même accordé le « luxe » du pilote automatique la nuit, pendant qu’ils dormaient.

La vraie mise à l’épreuve a toutefois eu lieu le long des 2.870 milles qui séparent Ténériffe de la Martinique, où les attendaient la placide et turquoise mer des Caraïbes. L’Atlantique a montré aux conjoints Albaggiani toute sa force, retenue dans les amas de nuages et dans les murs d’eau que Lisca Bianca franchira sans trop de difficulté. L’océan se révélera finalement comme étant un « bon géant » d’après Sergio.

La rencontre avec le peuple de la mer : café et anchois, en échange de champagne

A chaque abordage successif (Caraïbes, Antilles, hollandais, Panama, Galapagos) une logique de partage et d’insertion est expérimentée : le peuple de la mer, c’est-à-dire les navigateurs français, anglais et allemands, échange de précieux conseils avec les Albeggiani, ils participent ensemble à des fêtes et diners en barque et à des excursions dans l’arrière-pays. Le café italien, le vin Rapitalà, les anchois siciliens et les caponatas  sont troqués contre du champagne, des langoustes et des huitres.

En revanche, lorsqu’ils naviguent seuls, le commandant Sergio et le maître Licia passent leur temps à se partager les tâches : Sergio recoud une voile, Licia sort du four de la cuisine du pain frais tous les jours, elle fait faire le tour du monde aux recettes de la pizza sicilienne sfincione et des pâtes avec dess sardines. Dans leur traversée ils sont aussi accompagnés par  la faune marine : des groupes de dauphins sortent plusieurs fois les saluer, ainsi que des baleines ou des aigles de mer qui obligent les pélicans à leur céder leur poissons.

Le voyage a bien entendu réservé quelques problèmes. En mars 1985 le maître Licia a glissé de l’échelle qui conduit au puis et a eu une fracture du tibia. Lisca Bianca a ensuite rencontré différents problèmes techniques pendant les longues traversées d’un archipel à l’autre Rien de structurel ceux sont les injecteurs du moteur qui ont posé problème, l’alternateur d’énergie tout comme la réserve de gaz liquide, et même quelques voies d’eau. Certains atterrissages ont également été compliqués comme celui à Hawaii, où les voiles et le moteur en avarie ont nécessité l’intervention des gardes côtiers américains.

Il 

Le ketch sicilien a finalement rejoint l’océan pacifique, toujours en direction est ouest, et l’océan indien jusqu’au Sri Lanka et les Maldives. Puis « en haut » la mer Rouge et la traversée du canal de Suez, pour finalement apercevoir les côtes de la Sicile à 17 heures 45 le 17 juillet 1987. Trois ans et demi de navigation, plus de 10 000 milles parcourus.la presse s’est tellement intéressée à l’histoire qu’à la seconde tentative du tour du monde en 1989,Leoluca Orlando était à Porticello pour saluer Lisca Bianca cette ambassadrice de la culture et de la tradition sicilienne dans le monde.

Naviguer dans l’insertion

Ce nouveau tour du monde sera malheureusement interrompu trop tôt, Sergio a été victime d’un infarctus à Las Palmas de Gran Canaria. Licia vivra encore pendant 5 sur Lisca Bianca, amarrée à Cala, dans le petit port de la ville de Palerme. Après cela la coriace barque va rester à l’abandon pendant 15 longues années, d’un dépôt à l’autre, jusqu’à ce qu’au printemps 2013 Francesco Belvisi et Elio Lo Cascio, médiateur auprès de la justice des enfants, retrouvent Lisca Bianca prête à être démolie dans un chantier de Romagnolo, sur la côte sud de Palerme.

C’est ainsi qu’en automne 2013 naît la troisième vie de Lisca Bianca. Le projet « Lisca Bianca- naviguer dans l’insertion » mobilise deux chantier : un consacré aux parties renouvelables de la barque, restaurées par les jeunes de l’institut pénal pour les mineurs de Palerme, et un autre qui concerne les parties structurelles, pris en charge par les jeunes de la Communauté de récupération pour les toxicodépendants de Sant’Onofrio (à Trabia) où la barque se trouve dans un dépôt   depuis décembre 2013.

II ne s’agit pas d’occuper des jeunes en marge de la société, mais de créer de l’entreprenariat et du développement (même sans profit) autour d’une page héroïque de l’histoire marine sicilienne. Alessio Boni et Luigi Cascio peuvent en témoigner, ils oeuvrent pour la cause, avec le soutien de la Ligue navale italienne (également de INAIL, Ranieri- Tonissi Gênes qui a donné le moteur, Malkita !italie et WS Marine Italie qui ont rendu disponibles des ustensiles et de la résine) et de la famille Albeggiani qui a fait don des profits du livre Les iles lointaines (aujourd’hui édité par Murisa) en faveur du projet.

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Marco Calatroni, l’attaché de communication de « naviguer dans l’insertion » raconte que la restauration a mobilisé des migrants venants de Gambie, mais aussi un charpentier français de l’Académie de restauration navale transalpine. Le chantier de la communauté de Sant’Onofrio a aussi accueilli Carlo Treviso, qui à 25 ans avait construit Lisca Bianca et qui à présent, armé de son petit couteau suisse, a voulu tester la coque pour vérifier où le bois a trahi, Luigi Airo est arrivé de la Thaïlande au chantier de Trabia, après avoir accompli son tour du monde en barque en lisant les journaux de bord des Albeggiani. Beaucoup ont ensuite envoyé des films, super 8 et betamax qui filmaient l’embarcation en train de naviguer.

"La virée de Sonia": la voile-thérapie

Une partie du projet concerne aussi un documentaire qui racontera l’histoire de leur barque et qui s’intitulera Lisca Bianca, la virée de Sonia Sonia, une jeune fille atteinte de tétraparésie sera le fil rouge qui mènera aux interviews : on reconstruira l’histoire de Lisca Bianca et on parlera de son futur, qui en plus d’un nouveau tour du monde, est destinée à la voile-thérapie, destinée aux jeunes handicapés ayant des difficultés motrices.

Chacun peut apporter sa pierre à l’édifice pour faire revivre Lisca bianca en faisant un don par le site ou en participant au crowdfunding pour la virée de Sonia. Dans ce cas les bénéfices pour les crowdfunder les plus généreux prévoient aussi un séjour d’une semaine sur la future Lisca Bianca, lancement public qui se produira probablement le 23 octobre 2015. Trente et un ans après le tour du monde  de Lisca Bianca II et 40 ans plus tard de cette année 1975 où tout a commencé.