La Russie est aussi un pays européen

Article publié le 24 septembre 2009
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Article publié le 24 septembre 2009
La superficie de la Russie est équivalente à 35 fois celle de la France, elle s’étale sur 9.000 Km, c’est le pays le plus grand du monde (17 millions de km²). Avec des richesses en ressources naturelles inégalées et une population de plus de 140 millions d'habitants (8ème rang mondial), ces quelques paramètres en font déjà l’un des pays majeurs sur la scène géopolitique internationale.

Les 143, 4 millions d’habitants de la Russie se concentrent à 73% dans les villes et presque 80% de cette population se trouve avant les chaînes de l’Oural, donc en Europe. C’est un pays qui peut revendiquer l’un des meilleurs taux d’alphabétisation de la planète (99,5% en 1999), par ailleurs, la Russie étant constituée d’une somme d’ethnies diverses et de plus de 70 dialectes, beaucoup d’habitants sont naturellement bilingues. Le fait qu’elle soit une fédération lui permet de gérer ses nombreuses ethnies sur son immense espace. La population russe est jeune (75% a moins de 44 ans) néanmoins, l’indice de mortalité dépasse aujourd’hui celui des naissances malgré une politique visant à les favoriser.

D’un point de vue climatique, la Russie est soumise aux extrêmes d’un climat majoritairement continental. Il en résulte une température moyenne annuelle de -5,5°C, prenant en compte des énormes écarts entre l’été et l’hiver, les deux autres saisons n’existant presque pas.

Si le record des températures les plus basses est détenu par la ville de Verkhoïansk avec – 70°C, généralement les moyennes hivernales oscillent autour des -25°C. En été, si la température moyenne est de 20°C, les régions les plus chaudes du pays, continentales et plus au sud peuvent atteindre les 38°C.

Le climat dans son ensemble est à l’origine d’un mode de vie spécifique de la population et d’un fonctionnement particulier de l’économie. Dans certaines régions, le permafrost (sous-sol qui ne dégèle jamais) génère des contraintes évidentes et coûteuses en termes de construction et d’ingénierie comme c’est le cas pour l’industrie pétrolière.

Depuis 1990 et l’éclatement de l’URSS, la Russie doit faire face à deux défis majeurs: le passage de l’économie fermée soviétique à une économie ouverte capitaliste et libérale, et celui de l’économie administrée à l’économie de marché. Membre du G8, le club des pays les plus industrialisés, l’économie russe est la 11° économie mondiale (Banque mondiale 2007). La Russie a affiché, avant la crise financière, une croissance de son PIB, avec près de 6,8 % par an en moyenne entre 1999 et 2004 (après une crise financière en 1998). Mais son économie s’appuie largement sur les performances des secteurs en lien avec ses ressources naturelles, notamment le pétrole et le gaz d’où l’importance d’une entreprise comme Gazprom, élément clef de la politique étrangère russe.

La production pétrolière est extraite de deux grands bassins: la Sibérie occidentale (région de Tioumen à 2144 kms à l’est de Moscou) et l’ensemble Volga-Oural (région de Samara à 860 kms au sud-est de Moscou et la république autonome du Tatarstan), qui assurent ensemble plus de 90% de la production totale Russe.

La Russie  fait figure de cas particulier parmi les pays  qualifiés de pays émergents ou BRIC, et cela pour plusieurs raisons : 

- Premièrement, c’est le seul pays de cette catégorie à ne pas être  un pays nouvellement industrialisé : pendant une grande partie du 20ème  siècle elle fut la base et le cœur de la superpuissance militaire, idéologique et industrielle de l’URSS.

- Deuxièmement, c’est un pays qui fait aussi partie du continent européen, sa capitale est placée avant l’Oural, et qui a partagé avec les autres pays européens une histoire commune.

- Troisièmement, la Russie, contrairement aux autres pays émergents, a une population vieillissante comme ses autres voisins européens, et en déclin ce qui va très rapidement poser un problème face à la montée de la présence chinoise en Sibérie orientale.

Sur le plan politique, la Russie est gouvernée par un régime démocratique, semi-présidentiel: le président et le 1er ministre ont tout deux un rôle très important dans la prise de décisions et la politique extérieure.

Pour de multiples raisons souvent non justifiées, la Russie fait peur à l’occident, un occident qui aimerait voir ce pays agir et se comporter comme un pays démocratique selon les normes des vieilles démocraties de l’Europe de l’ouest. Mais il faut bien se garder de nos approches ethnocentristes dans nos jugements politiques à l’égard de pays tiers ! Pour la Russie, c’est oublier qu’elle a connu en moins de vingt ans bien des épreuves : la fin de l’URSS, l’anarchie et l’effondrement de son influence sous la période Eltsine, une chute du niveau de vie et de sa démographie. Un nouvel Etat se crée à partir de la présidence de Poutine avec un retour sur la scène politique internationale et de réels succès économiques (une croissance du PIB sur plusieurs années) et politique (comme celui de nouveau membre du G8). Il faut laisser aux russes le choix de leur route vers la démocratie et le temps pour parvenir à leur propre modèle de démocratie. Car dans nos vielles démocraties, aucune de celles-ci n’est transposable d’un pays à un autre, imaginons une démocratie à l’anglaise en France et inversement. La Russie est souvent la cible d’attaques de médias occidentaux souvent ignorants de la culture russe et de son histoire. 

Cette incompréhension engendre de nombreux malentendus qui ne peuvent être que négatifs pour l’Europe et qui pourrait à terme créer une nouvelle frontière au cœur de notre continent. En ces temps d’instabilités géopolitiques planétaires nous n’avons pas besoin de ce type de division à l’intérieur de Europe mais au contraire de resserrer nos rangs ! 

L’histoire de la Russie commence au IXème siècle dans une région occupée aujourd’hui par l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie occidentale. C’est l’époque de la Rus’ de Kiev, fondée par les Varègues, des Vikings venus de Scandinavie, elle est dirigée par la dynastie des Riourikides, c’est un état qui fédère les tribus des slaves  orientaux présentes dans cette région. Le grand prince Vladimir en 988 se convertit à la religion de l’empire byzantin, le christianisme orthodoxe, qui deviendra religion d’état et sera l’un des facteurs de l’unité nationale russe. Puis arrive l’invasion tataro-mongole au XIIIème siècle et la fin de ce qu’on appelle aussi la Russie Kievienne. C’est le début de la Horde d’Or, un état fondé par les Mongols au sud de la Volga, les différentes principautés russes vaincues devront lui payer tribut et reconnaître sa suzeraineté, cette vassalité va durer trois siècles. La Russie, sans doute à juste titre, considère avoir protégé et sauvé par ses sacrifices l’Europe du joug tataro-mongol et donc permis à l’Europe occidentale de jouir de la liberté de continuer à construire l’histoire que nous lui connaissons.

Du XIIIème au XVIème siècle, l’une de ces principautés russes, la Moscovie (dont la capitale est Moscou) prendra l’ascendant sur les autres principautés pour devenir la Russie. Ce sera le début de la reconquête sur les mongols et l’absorption des principautés russes restées indépendantes comme Novgorod en 1478 et la citée-état Pskov en 1510. Ivan IV  dit le Terrible (1530-1584), premier prince à se faire désigner sous le titre de Tsar achève les conquêtes en s’emparant des principaux Khanats (royaumes) mongols, désormais l’extension de la Russie vers l’Est n’a plus aucun obstacle. Ivan IV se considère alors comme l’unique héritier de Vladimir.

Après la fin de la dynastie des descendants de Rurik (qui remontait aux princes varègues) se sera le temps des troubles et ensuite l’arrivée d’une nouvelle dynastie celle des Romanov qui monte sur le trône en 1613. Ce seront de grands souverains qui dirigeront la Russie comme Pierre le Grand (1685-1725) qui fondera Saint-Petersbourg, ville qui deviendra en 1712 la nouvelle capitale, véritable symbole de l’ouverture de la Russie vers l’Europe. Ce sera aussi Catherine II de Russie (1762-1796), La Grande Catherine, autocrate éclairée, mécène pour les arts, la littérature et l’éducation en se basant sur l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Elle aura une correspondance avec Voltaire et recevra Diderot à sa cour. La noblesse russe va s’occidentaliser sous l’influence de la philosophie allemande, de la langue française, certains de ses représentants vont s’enthousiasmer pour les idées de Lumières, et parfois même pour la Révolution française. 

C’est comme une grande puissance européenne que la Russie entrera dans le XIXème siècle par le rôle important que jouera Alexandre Ier pendant les guerres napoléoniennes  et dans la Sainte-Alliance. Le XIXème siècle sera aussi sous le règne d’Alexandre II (1818-1881) dit Le Libérateur, le temps des tentatives de réformes avec l’abolition du servage, la réforme judiciaire, les réformes de l’enseignement, la réforme de la censure, la réforme militaire, la réforme des zemstvos (district des assemblées élues au suffrage indirect). Mais Alexandre II succombe, victime d’un attentat, le 13 mars 1881, à Saint-Petersbourg avant d’avoir pu octroyer une constitution à son peuple. Lorsque Alexandre III (1845-1894) monte sur le trône en 1881, il mènera une politique de contre-réformes en réaction à l’assassinat de son père. Sous son règne l’industrie se développe rapidement grâce aux investissements étrangers et à la construction d’un réseau ferroviaire qui atteint 30000km en 1890. La Russie continue d’accroître son aire d’influence, en Chine et en Corée, elle se heurte au Japon.

La défaite de la guerre russo-japonaise déclenchera la première révolution russe en 1905. Nicolas II (1868-1918) qui est monté sur le trône en 1894 sera obligé de donner des gages d’ouvertures. La Russie entre en guerre contre l’Allemagne et l’Empire austro-hongrois en 1914 pour venir en aide à la Serbie son allié. L’Empire russe déclenche une offensive en Pologne orientale mais il est sévèrement battu. Début 1917 éclatent des mouvements sociaux, le Tsar Nicolas II abdique et ainsi commence la Révolution de février 1917 et la Russie devient une république. Puis ce sera la Révolution d’Octobre , le 25 octobre 1917, organisée par le parti des bolcheviks, l’exécution de Nicolas II et de la famille impériale le 17 juillet 1918 à Ekaterinbourg, et une guerre civile qui durera trois ans opposant les Russes blancs ( républicains ou monarchistes) aux bolcheviks. Après leur victoire, le 22 décembre 1922, les bolcheviks instaurent l’Union des républiques socialistes soviétiques, la Russie une des républiques de l’Union (République socialiste fédérative soviétique de Russie). 

C’est ensuite la période de l’URSS, puissance mondiale,  l’un des grands vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale qui à partir de 1945 se partagera le monde avec les USA. La bataille de Stalingrad (janvier 1943) sera l’un des grands tournants de la guerre et amènera l’armée soviétique jusqu’à Berlin. Ce sera ensuite une Europe divisée en deux et coupée par ce que l’on appellera le rideau de fer jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989. Le 21 décembre 1991 le PCUS est dissous par Mikhaïl Gorbatchev et l’URSS s’effondre. Principale héritière de l’URSS, la Russie occupe sa place dans les institutions internationales, dont le siége permanent au Conseil de sécurité des Nations Unis. Une union politique et économique, la CEI, est créée en 1991 pour tenter de maintenir les liens entre les pays de l’ex-URSS. 

L’arrivée au pouvoir en 2000 de Poutine marquera un renouveau pour la Russie et son retour sur la scène politique mondiale, après la période Eltsine marquée par l’effondrement du pays et de l’Etat.

L’actualité nous confirme ce retour de la Russie, qui réintègre sa place de grande nation dans les prises de décisions et les négociations internationales. 

Dans les années 1990, l’Occident est parvenu à blesser les sentiments de la Russie en la sous estimant.  Avec l’arrivée de Poutine en 2000 une méfiance s’est développée de la Russie vers l’UE, provoquée en grande partie, par les « révolutions de couleurs » qui empiétaient sur la sphère d’influence héritée de l’URSS. Avant celles-ci, le Kremlin cherchait un arrangement avec l’UE pour faire contrepoids à l’influence américaine en Europe et l’affaire du bouclier anti-missile a continué à faire ressortir la perte humiliante du glacis protecteur que constituait le Pacte de Varsovie. Puis ce fut l’affaire de la Géorgie et de l’Ossétie, provoqué par l’inconscience du Président Saakachvili qui a pensé avoir eu quelques assurances ou s’est laissé bercé par quelques amicales illusions, pour Moscou une limite était alors franchie. La riposte devait être rapide, exemplaire et sans équivoque afin de donner un avertissement aux Américains et à certains pays européens. La Russie est sortie de cette crise avec un repositionnement dans le Caucase et la réaffirmation de son rôle prépondérant dans cette région. C’est sans doute le premier grand succès politico-militaire pour la Russie depuis la fin de l’URSS. 

Si nous ne voulons pas avoir un face-face UE-Russie et donc une nouvelle fois couper l’Europe en deux, ce qui causerait son affaiblissement sur la scène géopolitique mondiale et ce pour la plus grande joie de nos concurrents, il nous faut définir un espace commun de travail.

C’est vers la construction d’un partenariat stratégique du type du projet des quatre « espaces communs » qu’il nous faut tous ensemble travailler. Lors du Sommet de Saint-Pétersbourg, en mai 2003, la Russie et l’UE ont adopté une déclaration conjointe sur la création et la mise en place de quatre espaces communs : un espace économique, un espace de liberté, de sécurité et de justice, un espace commun de sécurité extérieure, un espace de recherche. Les feuilles de route des quatre espaces ont été adoptées lors du Sommet de Moscou le 10 mai 2005 grâce à l’implication personnel du Président russe Vladimir Poutine. Ce sont pour Bruxelles et Moscou de véritables documents travail, certes moins contraignants que des traités internationaux  mais ils apportent une dimension politique importante dans la coopération entre l’UE et la Russie. Même si des critiques sont formulées à l’encontre de ces feuilles de route, elles n’en demeurent pas moins un point de départ pour l’amorce de la construction d’un véritable espace politique, économique et culturel européen. Un espace européen qui reprendrait cette vision du Général de Gaulle : de l’Atlantique à l’Oural et qui passerait par un axe Paris-Berlin-Moscou.

Olivier VEDRINE

Professeur à l’Iéseg School of Management, Université Catholique de Lille

Conférencier de la Commission Européenne (TEAM-EUROPE France)

Président du Collège Atlantique-Oural