La Rue Kétanou : Religions, dealers et flics 

Article publié le 30 juillet 2014
Article publié le 30 juillet 2014

Très vite, les chansons de la rue Kétanou sont devenues les hymnes populaires de la jeunesse française. Les trois musiciens du groupe trouvent principalement leur inspiration dans la rue, lorsqu’ils y déballent leur guitare. Mourad, un des membres du trio, raconte à cafébabel sa vie en banlieue, les angoisses des Français et nous explique pourquoi on ne le croisera jamais en Arabie Saoudite.

La chanson française a connu de meilleures années, à l’heure notamment des succès de Serge Gainsbourg, de Georges Brassens et d’Edith Piaf, des artistes uniques en leur genre qui ont marqué leur époque. Aujourd’hui, les artistes français qui s’exportent le plus sont David Guetta et les Daft Punk. La belle époque des chansons à texte paraît déjà lointaine. Et pourtant, La Rue Kétanou est au genre ce que le village d’Astérix et Obélix est à la Gaulle, un petit lieu qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. La Rue Kétanou se comprend comme le raccourci de « la rue qui est à nous » et, à la différence d’autres groupes, le nom reflète aussi l’esprit du trio : c'est dans la rue qu'ils ont débuté. Mourad Musset, Oliver Leite et Florent Vintringer trouvent respectivement leurs origines au Maroc, au Portugal et en Belgique. Nous rencontrons Mourad deux heures avant son entrée en scène au festival Solidays, au milieu d'un champ, non loin des grattes-ciel parisiens.

La Rue Kétanou - La Rue Kétanou

Loin d'etre patriote

« La première fois que La Rue Kétanou est apparue en tant que groupe, c’est sur une petit île, pas loin de La Rochelle », explique Mourad. C’est là-bas que le groupe a rencontré ses premiers petits succès en se produisant au sein d’un théâtre de rue. « Sur l’île de Ré, nous avons joué dans la rue et dormi sur le sable. » Aujourd’hui, ils ont leur propre bus qui les accompagne pour leurs tournées, mais « quand nous nous séparons pour un moment pour aller dans des villes différentes, nous jouons de nouveau dans la rue afin de rencontrer de nouvelles personnes », précise Mourad. Il ne s’excuse pas d’y jouer plus rarement. Le chanteur renvoie légèrement à un homme politique issu des Verts qui s’est longtemps battu dans l’opposition et qui, maintenant qu’il détient un mandat parlementaire, participe encore à toutes les manifestations.

Au loin, on entend crier les filles qui se sont essayées au saut à l’élastique. Par mégarde, Mourad brûle avec sa cigarette le fauteuil en plastique sur lequel il est assis. Rapidement, le fauteuil n’est plus, et avec un grand sourire, Mourad se décale vers le canapé d’en face, sous des roses blanches, avant d’expliquer : « Nous voulons donner de l’espoir aux gens qui nous écoutent. J’ai beaucoup de petits frères qui se retrouvent aujourd’hui dans une situation précaire. » Il balance son corps vers l’avant et allume de nouveau sa cigarette qui s’était éteinte. Son front se plisse lorsqu’il affirme : « Je suis loin d’être patriote, mais quand j’entends mon petit frère dire "J’emmerde la France", je trouve ça bizarre. » 

« moi aussi, j'ai fait des conneries »

Mourad a lui-même grandi en banlieue. C’est là-bas qu’on lui a appris à jouer de la guitare. Personne n’était riche, se souvient-il, mais tous ont grandi paisiblement ensemble. Aujourd’hui, plus grand monde n'essaierait d’aller au-delà des murs qui séparent les différents groupes ethniques. Pourquoi le vent a-t-il tourné en banlieue ? « L’angoisse. La crise. La marginalisation de certaines cultures et religions. » Mourad ne vit plus là-bas désormais, mais il revient dans les environs dès qu’il en a l’occasion.

Dès le départ, les chansons de La Rue Kétanou retentissent au sein de manifestations étudiantes en France à la fin des années 90. Ils ne l’ont pas su tout de suite. « On ne le fait pas intentionnellement. Comme nous avons tous des enfants désormais, la musique c’est pour nous la possibilité de dire que derrière de grands murs gris, peut se trouver un champ multicolore. » Le groupe se produit souvent devant des prisonniers. De manière bénévole. Mourad confie : « Moi aussi, j’ai fait des conneries quand j’étais jeune ». Mourad ne veut pas oublier d’où il vient. Dans une pièce de théâtre dans laquelle il joue, on peut voir un jeune qui a grandi en banlieue et ses démêlés avec « les différentes religions, les dealers et les flics ». Lui-même tente de se figurer les opportunités qui sont aujourd’hui offertes aux jeunes qui ont grandi en France. Mourad parle clairement, sans détour. Pas une fois pendant l’interview, il ne fait preuve de sarcasme. En somme, Mourad est quelqu’un qui croit en ce qu’il fait.

La Rue Kétanou - La guitare sud Américaine

et l'arabie saoudite?

La rue Kétanou est un succès. « Nous avons notre propre label, nous produisons notre propre musique, nous nous occupons de tout, du début à la fin. » C’est ainsi qu’ils peuvent rester fidèles aux principes du groupe. Dernièrement, ils ont reçu une offre venant d’Arabie Saoudite. On proposait au groupe « une modique somme » pour qu’ils se produisent. « Je n’ai aucune envie de jouer dans un pays qui applique la Charia : c’est physiquement impossible. La façon dont ils traitent les immigrés et les femmes est inacceptable. » Avant de partir sur scène, Mourad souhaite nous dire une dernière chose. « Quand on ne peut pas siroter une bière au calme, on ne peut pas parler d’un pays. On parle d’un aéroport. » 

Propos recueillis par Jasper Finkeldey et Matthieu Amaré.

À écouter : La Rue Kétanou - Allons voir