La Revue Dessinée : papier bulle

Article publié le 12 février 2013
Article publié le 12 février 2013
Elle s’appelle La Revue Dessinée. Ce trimestriel de bande dessinée, présenté lors de la 40ème édition du Festival d’Angoulême, sortira en septembre prochain. Sa promesse éditoriale ? 200 pages entières de BD avec des reportages inédits, des enquêtes et documentaires disponible en version papier et numérique. A juger l’enthousiasme des premiers soutiens, le résultat semble être au rendez-vous.
Entretien avec Kris, dessinateur, auteur et l’un des responsables du projet dans un café d’Angoulême.

Nous sommes assis à un café à l’arrière du Monde des Bulles, gigantesque pavillon au centre d’Angoulême, où se retrouvent les plus importantes maisons d’édition dédiées à la bande dessinée. Christophe Goret, Kris pour les intimes, est l’un des six esprits desquels a vu le jour le projet de La Revue Dessinée, il y a près d’un an.

« Nous avons deux objectifs. Le premier est purement artistique, le but étant de faire de la revue une référence pour les lecteurs de reportages BD, en réussissant à rassembler plusieurs points de vue et différentes méthodes de BD journalisme, m’explique-t-il, mais pas de carnets de voyage ou souvenirs, tient-il à spécifier, le journalisme est un métier. » Le deuxième objectif a l’air de lui tenir beaucoup plus à cœur car Kris est l’un des fondateurs du syndicat qui regroupe tous les auteurs de bande dessinée. Il m’explique : « Notre revue est aussi un acte de militantisme », surtout en ce moment où plusieurs titres de revue BD ont vu le jour dans le panorama de la presse en France et dans le monde. « Ce que nous n’arrivons pas à obtenir au travers des négociations, nous cherchons à le prendre par la création, conclue-t-il, car s’il y a un secteur où le numérique pourrait faire avancer l’édition, c’est bien le reportage BD. »

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Pour l’heure, la Revue Dessinée compte sur neuf actionnaires privés, sur le soutien de la maison d’édition Gallimard, partenaire à 5%, ainsi qu’une foule de supporters inattendus qui trois jours seulement après le lancement de la campagne de financement sur le site de crowdfunding Ulule, faisaient en sorte que le magazine avait déjà atteint son objectif. Celui-ci est même doublé après quelques jours, avant le départ pour Angoulême. En chiffre, aux 5 000 euros nécessaires, aujourd’hui le projet est financé à 354%, avec un capital de plus de 17 000 euros. Une satisfaction qui leur permet de compter sur les cinq prochaines publications de la revue.

Entre un café, une cigarette et un rayon de soleil qui éclaire finalement une Angoulême fourmillante pour mon premier jour de festival, la conversation prend le large à bord d’une frégate, en compagnie de la nouvelle génération de marins français. « C’est le sujet de reportage de Christian Cailleaux dans le premier numéro », raconte Kris, « avec une enquête de Collombat et Davodeau sur la violence politique dans les années soixante-dix et un documentaire sur Fukushima signé Emmanuel Lepage. »

« La BD est forcément subjective. Elle te susurre à l’oreille, elle est intime, personnelle. Nous sommes contraints d’écrire à la première personne »

« Nous ne suivrons pas nécessairement l’actualité », semble-t-il vouloir rassurer en réitérant ce qui semble être une tendance et un désir partagés dans le journalisme contemporain, surtout si l’on regarde La revue XXI, parmi les premiers à accueillir dans ses pages du BD reportage. « Nous ferons plutôt des analyses sur le long terme, avec la possibilité de se référer à des thèmes actuels », avec des chroniques, des reportages historiques, des biographies. « C’est du réel », conclue-t-il. La réalité, rien de plus, la même qui bien souvent est contractée dans un titre ou une couverture. « La volonté est de faire du site une référence pour tout le BD journalisme, continue-t-il, et de créer des contenus exclusifs pour la version en ligne. » Kris fait partie de ceux, nombreux à ce qui ce dit dans les conférences et dans les débats ici à Angoulême, qui ne sentent pas le besoin de choisir entre le papier et le numérique : « c’est un plaisir différent, une lecture différente, m’explique-t-il, ceux qui nous suivrons achèterons les deux formats », en ligne pour approfondir par une lecture multimédia, pour envoyer le lien à un ami, à un collègue durant la pause, et revue en main pour s’abandonner à la lecture un après-midi entier.

« Nous avons décidé de construire pas à pas notre politique éditoriale », me confirme Kris. « Tu as déjà vu un film ? Combien d’images contient un film ? Des milliers. Dans un reportage BD, le plus long que tu puisses imaginer, ce sera 400 images. Cela veut dire que la moitié de l’histoire, c’est le lecteur qui la construit avec son imagination. Par exemple, un homme court, deux vignettes après il se retrouve face contre terre. Personne n’a dessiné la chute, donc tu es libre de l’imaginer comme bon te semble. » Il mime une chute avec ses mains. « La BD est forcément subjective. Elle te susurre à l’oreille, elle est intime, personnelle. Nous sommes contraints d’écrire à la première personne mais pas parce que nous sommes d’incurables égocentriques. »

« Ce qui est raconté dans le reportage BD est une version de l’histoire et non l’Histoire. C’est une prise de position réelle, un regard engagé, impliqué dans une trame. C’est ce que nous demanderons à nos auteurs. » Pendant ce temps, le soleil semble avoir eu pitié d’Angoulême et l’heure du déjeuner approche. Kris, à tombeau ouvert, enthousiaste de me dévoiler les coulisses de la nouvelle revue, a épuisé toutes mes questions. Exceptée une. « Mes auteurs préférés ? Ceux que j’appelle les "prolos de la BD", à commencer par Manu Larcenet, un auteur entier, presque la vieille école de la bande dessinée. » Préoccupé à l’idée de laisser son interlocutrice avec d’autres questions insatisfaites, il m’invite à passer au stand de Futuropolis dans la confusion d’un samedi matin de festival. Je les laisse sur une poignée de main et une bande dessinée en cadeau. Impatiente d’avoir leur Revue Dessinée entre les mains.

Photos :© Christian Cailleaux pour La Revue Dessinée; Texte : Kris © Sébastien Chauchot;  © Christian Cailleaux; Mister Eco © La Revue Dessinée.