La responsabilité de l’Etat face au nationalisme.

Article publié le 21 novembre 2002
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Article publié le 21 novembre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La renaissance de nationalismes étroits doit obliger les Etats à se placer au dessus des nations et à défendre un nouvel esprit européen de démocratie et un projet politique commun.

En réponse au discours tenu par le lehendakari (Président de la Communité Autonome du Pays Basque) Ibarretxe affirmant que le processus de dévolution de la souveraineté au Pays Basque est susceptible de devenir une tendance généralisée dans l’Europe des prochaines décennies, le philosophe basque Fernando Savater soutient que, effectivement, cela risquait d’être une réalité, et que plus qu’un « processus », c’était un véritable danger pour le vieux continent. D’après le philosophe, l’Espagne, qui a déjà été un laboratoire politique infortuné d’une Europe qui se détruisit par la suite dans le désastre nazi, pourrait devenir à nouveau ce laboratoire de nationalismes ethniques et de nouveaux localismes émergents à caractère ségrégationniste.

Cette introduction nous sert pour formuler l’hypothèse qui argumente la nécessaire (et tardive) interdiction de Batasuna et nous renvoie à une proposition qui, bien qu’évidente, continue de passer inaperçue dans le débat politique courant sur le conflit en Euskadi : le nationalisme basque, à la différence d’autres nationalismes, ne se prête pas une gradation facile de sa doctrine. Le conflit dérive d’un nationalisme « en opposition » à l’Espagne, comme le proposait déjà le fondateur du PNV, Sabino Arana, qui considérait les Espagnols comme une race inférieure et sans esprit et un obstacle pour le plein développement national (économique, politique, culturel….) de son puissant peuple. Ce nationalisme aux racines nietzschéennes est toujours présent de façon plus ou moins latente dans le discours des partis nationalistes basques : être basque est incompatible avec le fait d’être espagnol, même si l’Espagne et son actuelle Constitution favorisent et respectent les intérêts régionaux (économiques, culturels) d’Euskadi.

La responsabilité d'un Etat

Jusqu'à présent, les partis de gouvernements ont toléré les idées nationalistes modérées dans les tâches de construction de l'Etat, comme stratégie d'intégration des demandes régionales dans un concept de solidarité plurinationale et tolérante. Lorsque ces idées nationalistes se sont radicalisées, comme ce fut le cas du discours du PNV (Parti Nationaliste Basque), aussi bien la droite que le centre-gauche les ont accueillies avec une certaine méfiance et se sont opposés aux exigences indépendantistes, mais ils n’ont jamais envisagé une interdiction ou un moyen de pousser ce parti en dehors du système démocratique. Si l’on a lutté idéologiquement contre le nationalisme non violent (qu’il soit modéré ou non), cette lutte répondais à une double responsabilité : nationale d’abord, étant donné que , comme le dénonce la plate formule « Basta Ya », l'Etat a l'obligation de défendre la pluralité sociale et idéologique de ses citoyens et d’éviter des impositions nationales obligatoires ; internationale ensuite, en combattant idéologiquement le progrès du nationalisme radical non violent. Il s’agit d’arrêter les dangereuses expérimentations micro-totalitaires qui peuvent séduire, par un effet de contagion, certaines régions de la mosaïque que constitue la riche et inégalitaire « Europe des Régions » et finir par dissoudre ou mettre en échec un processus entamé, mené, et garanti par les Etats membres.

Mais lorsque la rêverie est coûte des vies humaines et ravage les principes fondamentaux de la démocratie que sont la liberté et la vie, cette responsabilité nécessite une proposition non seulement politique, mais également policière et judiciaire. Batasuna -en plus d'être un parti et une plate-forme du peuple, ce qui n'est pas la cause de son interdiction- constitue stratégiquement l’hameçon politique que le terrorisme lance au sein de l'Etat démocratique pour le dynamiter. Ce sont ses méthodes et ses moyens, et non ses idées, que l’on poursuit, parce que ses idées, aussi bien indépendantistes (PNV, EA, Aralar) que les socialistes abertzales (Aralar) sont, dans une certaine mesure, soutenues par d'autres formations démocratiques.

On poursuit Batasuna parce qu’elle participe à l'élimination de sang froid des idées qui lui sont contraires –idées qui soutiennent la Constitution et le statut d'Autonomie, et qui sont partagées par un million de basques qui représentent environ la moitié des électeurs- promeut la violence, la justifie, et l'appuye institutionnellement depuis les mairies où elle gouverne, collaborant logistiquement et économiquement à la logique violente en créant une pépinière de totalitarisme et de haine.

Critiques des moyens

Beaucoup de ceux qui critiquent l'interdiction de Batasuna ont éludé la question du noyau éthique et politique de la mesure, et se sont concentrés sur des positions ambiguës qui vont de la perspective juridique (qui manque d'intérêt et d'un véritable contenu) jusqu'à d’autres considérations qui essayent « d'éviter » de se positionner du côté de celui qui interdit. Ces critiques proviennent en général d'une partie de la gauche qui se rappellent les anciennes méthodes, qui abolissant la liberté d'expression en mettant hors la loi certaines organisations afin d’éliminer leurs contenus politiques.

Mais cette crainte, qui voudraient qu’à cause de l’interdiction de Batasuna, les idées abertzales se renforcent ou se voient légitimées finira par se diluer dans la réalité immédiate, dans le propre piège de Batasuna. Les idées de parti peuvent être exprimées dans le cadre démocratique actuel, et le fait déterminant que les membres de Batasuna refusent de le faire, dans une situation conforme à la liberté d'expression et dans le respect de la vie, loin de la barbarie de ETA, placera le parti à sa véritable place : soumis à l'ETA et opposée à la démocratie elle-même comme obstacle qui s'interpose entre le parti et son projet totalitaire.

Il faut encore répondre à ceux qui questionnent l’effectivité de l’interdiction dans l’optique de la lutte contre le terrorisme : depuis quand on n’interdit pas, on ne poursuit pas, ou on ne condamne pas des bandes d'assassins, sous des prétextes de convenance pratique ou d’inefficacité ? En deuxième lieu, et il ne s’agit que d’offrir une hypothèse, il est difficile d'imaginer un scénario pire que celui que l'on vit actuellement en Euskadi : celui d'un parti qui bénéficie des privilèges de la démocratie pour en finir avec elle. L'expérience prouve qu'il n'y a pas de voie politique qui puisse résoudre un tel conflit à moins que l'Etat espagnol, la Communauté Forale de Navarre et l'Etat français cèdent à Batasuna les territoires (quid des personnes ?) qu'elle réclame et qu’elle mette en œuvre son projet de socialisme abertzale postindustriel transformant Bilbao en une sorte de Stalingrad du XXI siècle.

Un Etat ne peut se limiter à exercer une défense passive de ses valeurs, qui sont de plus les valeurs de tous les Etats démocratiques, et se limiter à répondre par la voie policière à des mouvements terroristes sans développer une stratégie globale contre l’ensemble de l'appareil des mouvements fascistes criminels. L’Etat doit montrer activement, toujours dans le respect des limites marquées de l'Etat de Droit, son pouvoir pour défendre la démocratie là où elle se trouve en danger. La démocratie n'est plus une question de nations, ni même d'Etats. Il y a un universalisme démocratique, un sentiment commun issu de la globalisation de cultures politiques et de principes éthiques, qui doit être défendu face aux menaces fascistes, aux rêves ethniques -de droite comme de gauche- qui veulent le faire sauter. Les Etats doivent être partout les garants de la démocratie, car la démocratie est parfois si parfaite, si épanouie, qu'elle peut engendrer ses propres bourreaux et se gangrener complètement, dans n'importe quel lieu, aussi petit soit-il.