La question n’est pas « Qu'est-ce qui ne vas pas avec l'Euro ? » mais « Pourquoi l'Euro a-t-il été mal fait ? »

Article publié le 5 décembre 2002
Publié par la communauté
Article publié le 5 décembre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le débat de CaféBabel sur « L'Euro la monnaie sans état » a été dans les premiers à se faire l’écho d’une question qui prend de l’ampleur dans le monde de la « vraie » politique.
Après l’aveu récent de Romano Prodi comme quoi le Pacte de croissance et de stabilité, - autrement dit les règles gérant le comportement fiscal des gouvernements la zone Euro - , est “ stupide “, le débat de CaféBabel a apparemment mis en lumière un dilemme qui se trouve au cœur de l'Euro.

Les aspects contradictoires du dilemme sont présentés dans deux articles de CaféBabel. D'une part, Duprat-Briou, Pillet et Pinturault soutiennent dans leur article que les bienfaits économiques (ainsi que le potentiel pour la représentation politique et l'intervention dans une économie internationale) susceptibles d’être retirés de l'adhésion à une monnaie unique n’ont pas été récoltés complètement en raison de l'incapacité de l'élite politique européenne à unifier les politique macro-économiques au niveau de l’Union Européenne (UE). D'autre part, Nekvapil défend dans son article que l'effet de l’intégration monétaire au sein de l’Union Economique et Monétaire (UEM) sans intégration économique, risque de provoquer et explique le regain de nationalisme de citoyens mécontents, de plus en plus conscients des faiblesses institutionnelles de leurs institutions représentatives, en particulier en raison du transfert des compétences économiques à une Union européenne non représentative.

Le dilemme démocratico-économique

Donc, le dilemme semble être le suivant : les bénéfices d'une monnaie unique ne peuvent pas être entièrement recueillis avant que l'intégration politique n’est atteint le point où la gestion macro-économique peut se faire au niveau européen ; cependant, l'intégration politique est de plus en plus freinée par les tendances nationalistes qui résultent de la focalisation de l'intégration européenne sur les questions économiques. Autrement dit, l'intégration européenne prend une forme économique parce que le soutien populaire pour l'intégration politique manque en raison de la nature économique de l'intégration. Le dilemme montre donc sa nature insoluble et circulaire : le soutien populaire pour l'UE manque en raison de l'incapacité de l'UE à répondre aux aspirations populaires du fait de la nécessité de respecter la souveraineté nationale, en raison du manque de soutien populaire pour l'UE.

Cependant, bien que les problèmes de l'Euro et du Pacte de croissance et de stabilité semblent toucher aux problèmes d'identité nationale et européenne et à l’attribution des compétences au niveau national ou européen, un regard plus attentif révèle que le dilemme décrit ci-dessus résulte lui-même des tentatives pour résoudre un dilemme également insoluble : comment gouverner démocratiquement dans une économie de marché incapable de tolérer une intervention inopportune. Nous l’appèlerons le dilemme démocratico-économique, ce qui revient à dire que l'intervention politique dans l'économie de l'Europe occidentale doit avoir une nature « appropriée » pour éviter une récession et/ou une crise économique. En outre, le concept de démocratie et d'autonomie exclut l'idée d'une gestion objectivement « appropriée » pour définir une politique, comme il exclut la possibilité de délibération subjective, le processus décisionnel et l'autonomie

Dans cette perspective, l’inadéquation, dans le processus d'intégration européenne, entre une intégration politique sous-développée et une intégration économique surdéveloppée peut éventuellement être perçu non pas tant comme un accident politique ou l'effet d'un décalage naturel entre intégration économique et politique, mais plutôt comme la tentative consciente de dépolitiser l'activité économique et ainsi résoudre ce dilemme central lié aux tentatives démocratiques de diriger le marché. La tentative d'utiliser les traités et les protocoles quasi-constitutionnels de l'UE pour graver dans le marbre les règles du jeu économique a cherché à supprimer des pressions démocratiques afin de repousser les limites économiques.

A moins qu'il n'implique la fin de la démocratie, ou celle de l'économie de marché, les effets de ce dilemme central apparaîtront sous de nouvelles formes

Toutefois, la croissance lente et les problèmes actuels de chômage à travers l'Europe occidentale ont exigé une réponse gouvernementale et ont montré que les pressions démocratiques pouvaient être plus fortes que prévu. En conséquence le Portugal, l'Allemagne et la France ont chacun outrepassé, ou sont sur le point d'outrepasser, la ligne tracée par le Pacte de croissance et de stabilité. Les critiques que le Pacte affronte actuellement représentent donc le raidissement d’une faction importune de la démocratie et la renaissance du dilemme démocratico-économique. Cependant cette fois, celui-ci se trouve compliqué par le dilemme efficacité - souveraineté, lui-même initialement invoqué pour dépolitiser l'économie, mais représentant maintenant un obstacle pour la résolution de la dernière manifestation du dilemme démocratico-économique. Quelle que soit la forme que prendra la dernière résolution du dilemme – que ce soit le gouvernement économique par le Conseil, l'élection du président de la Banque Centrale Européenne (BCE), l'abandon ou l’assouplissement du Pacte de stabilité et de croissance ou quoi que se soit d’autre - nous pouvons être certains que, à moins qu'il n'implique la fin de la démocratie, ou celle de l'économie de marché, les effets de ce dilemme central apparaîtront sous de nouvelles formes, dans de nouvelles crises et de nouveaux débats. Bien que nous ne soyons pas capables de résoudre le dilemme, le fait d’en être conscients et d’en connaître les effets peut au moins nous aider à affiner notre réponse et à éviter l'idée fausse que le problème se résume à « identité nationale » contre « identité européenne » ou souveraineté nationale contre efficacité européenne, mais réside plutôt dans processus décisionnel démocratique subjectif au sein de contraintes économiques objectives.