La querelle néo-coloniale en Colombie

Article publié le 12 mars 2003
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Article publié le 12 mars 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

À l’étroit entre les logiques militaristes de Washington et de Madrid, l’UE tente de développer une stratégie alternative. Analyse sur le terrain.

Dans le scénario international actuel, caractérisé par une intégration croissante au niveau commercial, par des alliances stratégiques entre les gouvernements et par la diffusion de modèles culturels globalisés, il est difficile d’identifier de manière univoque la nature des intérêts d’un Etat pour un autre.

Alors que la conquête coloniale, en tant qu’occupation physique d’un territoire, identifiait clairement un peuple colonisateur et un peuple colonisé, avec tout ce qui en découlait en termes de rapports économiques, de structure administrative, et de forme d’organisation politique et sociale, dans les rapports actuels, qui se stabilisent tous autour d’états officiellement indépendants et souverains, des formes de « néocolonialisme » peuvent se dissimuler derrière la nature complexe des relations entre les pays. Surtout lorsque les rapports se stabilisent entre « Nord » et « Sud » (ce n’est pas un hasard si le premier est l’ancien colonisateur et le second l’ancien colonisé), les accords de libre-échange (comme l’ALENA entre les Etats Unis, le Canada et le Mexique) et les niveaux d’intervention pour la résolution des problèmes intérieurs d’un Etat (comme le Plan Colombie) se prêtent à une double interprétation. D’un côté en effet, la raison officielle de l’existence de ces accords est d’apporter une réponse réciproque à de réelles exigences d’interrelations, mais de l’autre ces accords deviennent souvent un instrument d’ingérence et de conditionnement de l’Etat le plus fort sur le plus faible. La polarisation des relations internationales qui impose aux pays de stabiliser leurs liens avec des ensembles déterminés (en premier lieu avec les Etats-Unis et l’Union européenne) et cela dans un contexte d’extrême inégalité de pouvoir de négociation, engendre le paradoxe suivant : c’est au pays défavorisé lui-même de rechercher l’accord, alors même qu’il sait dès le départ que les conditions de cet accord ne seront pas équitables. L’absurdité réside dans le fait que « l’existence internationale » de certains Etats se fonde sur leur visibilité aux yeux de l’Union européenne ou des Etats-Unis plutôt que sur leur statut réel.

Aussi pour la Cour Pénale Internationale

Le Plan Colombie susmentionné (1999) est un exemple de l’étrange « avantage » qui sert de fondement à la signature de nombreux accords actuels. L’administration Clinton et le Président colombien d’alors, Pastrana, ont décidé en 1999 de mettre en oeuvre conjointement un « plan pour la paix, la prospérité et le renforcement de l’Etat ». Ce plan prévoyait le déboursement de presque un milliard de dollars de la part des Etats-Unis, destinés essentiellement à la résolution du problème du narcotrafic, problème considérable pour la Colombie, pays producteur et exportateur, et pour les Etats-Unis, premier consommateur des stupéfiants produits par la Colombie.

Les stratégies proposées pour atteindre un tel objectif se fondaient essentiellement sur une augmentation de la capacité militaire de lutte contre le narcotrafic et sur la fumigation par agents biologiques des champs de coca, afin de réduire l’étendue de ces cultures. Le plan prévoyait également le financement d’actions sociales (programmes d’éducation, mise sur pied d’infrastructures), mais 70 % des fonds se sont vus destinés aux dépenses militaires. En outre les Etats-Unis, dans l’optique d’une lutte régionale contre le narcotrafic, ont inclus dans ce plan la création et le renforcement de bases militaires dans diverses zones stratégiques en Equateur et en Bolivie. Trois années après son lancement, les résultats du Plan Colombie sont difficiles à évaluer, parce que, malgré le fait que la fumigation ait eu des conséquences sociales et environnementales désastreuses et que le narcotrafic continue d’être le problème dominant, la nécessité stratégique et économique du lien avec les Etats-Unis empêche toute existence d’une alternative viable.

Les conséquences de cette relation déséquilibrée dépassent le champ spécifique du Plan Colombie : pendant l’été 2002 la Colombie s’est vue « obligée » d’adhérer à des accords bilatéraux avec les Etats-Unis dans le cadre de la Cour Pénale Internationale (dont le statut a été ratifié par la Colombie mais pas par les Etats-Unis) à partir du moment où Washington avait clairement conditionné son propre soutien économique à cette signature.

L’Espagne à contre-courant

C’est véritablement cette inadéquation des mesures du Plan Colombie avec la réalité sociale du pays qui a motivé le refus de l’Union européenne de soutenir ce plan. Pour l’UE, l’accent devait être mis sur la réforme agraire et sur l’obtention d’une distribution plus équitable des richesses internes plutôt que sur une résolution purement militaire du problème. L’alternative de l’UE a été de proposer (Résolucion del Parlamento Europeo sobre el Plan Colombia y el apoyo al proceso de paz en Colombia, 01/02/2000) l’allocation de 105 millions d’euros pour la période 2000-2006 avec comme objectif fondamental de promouvoir le respect des droits de l’homme, du droit international humanitaire et des libertés.

Ici, comme dans d’autres situations, le positionnement de l’UE comme pôle alternatif aux Etats-Unis peut être crucial, non tant dans la conquête de nouveaux espaces d’influence, que dans la naissance d’un nouvel acteur international qui permet aux pays ayant un pouvoir contractuel plus fragile d’effectuer des tractations de façon paritaire et qui prend en considération de façon responsable la réalité dans son ensemble du pays dans lequel il intervient. Il serait en effet très grave que l’Europe représente une autre entité dominante qui suivrait la même logique que les Etats-Unis, parce que cela ne ferait que réduire encore les possibilités et l’espace des pays moins influents.

Cette position européenne « alternative » n’apparaît pas si évidente au moment où l’on voit que la volonté et les politiques des Etats Membres peut évoluer parallèlement aux choix de l’UE. Le 1er mars 2003 l’Espagne a déclaré vouloir « offrir » pour un prix symbolique huit avions Mirage, des hélicoptères, et la possibilité d’utiliser ses propres satellites et d’autres moyens militaires pour renforcer la riposte antiterroriste colombienne. L’Espagne déclare en outre vouloir accompagner l’aide militaire par des cours d’entraînement et de formation pour les membres des forces militaires colombiennes. Cet appui, qui privilégie nettement le secteur militaire, contraste avec les intentions exprimées dans la résolution de l’Union précitée. Il convient toutefois de noter que la politique colombienne actuelle, intérieure et extérieure, se fonde prioritairement sur une résolution militaire du conflit; le Président Uribe lui-même se tourne vers la communauté internationale pour demander un appui solide à la lutte contre le terrorisme dans son pays ; c’est pour cela que le « cadeau » de l’Espagne est célébré par le gouvernement colombien comme un moment important de l’alliance entre des deux pays puisqu’il correspond bien apparemment à la ligne suivie.

Dominants et dominés ?

Abstraction faite de l’utilité concrète que les Etats retirent de ce type d’accords et de la logique qui se cache derrière leur formulation, il en ressort une grande difficulté à identifier une direction claire de la « raison d’Etat » à partir du moment où le moteur des relations semble être l’appropriation d’espaces économiques et commerciaux et où l’autodétermination des politiques en question entraîne de fait un privilège réservé à ceux qui peuvent se permettre une autonomie (ou une quelconque maîtrise) commerciale.

La même ambiguïté peut se rapporter à la sphère sociale et à la diffusion de modèles culturels dominants, d’un côté imposés, de l’autre peut-être vécus comme une ouverture à la modernité ou comme une capacité de choix supposée et pour lesquels il est difficile de déterminer dans l’absolu qui se les voit imposer et qui s’y conforme. Mais il est sûr que certains peuvent choisir plus que d’autres, peuvent examiner leurs propres politiques et tandis que d’autres les voient conditionnées dès le départ.

Il est certainement impossible de dépasser le relativisme des cultures et des différentes perceptions d’une même réalité ; il est impossible (et serait néfaste) de rassembler dans une vision unitaire les intérêts économiques et les dynamiques de pouvoir des plus assujettis, mais il existe un droit que tous les peuples devraient voir respecté dans une logique internationale qui veut éviter la perpétuation d’une division du monde entre dominés et dominants, ce droit c’est celui de pouvoir débattre et discuter de ses choix, promouvoir ses choix de politique interne de façon autonome, orienter et influencer les relations internationales.

Le néocolonialisme, qu’il soit réel ou présumé, est une question qui, quant à sa propre définition, dépasse une perspective unique c'est pourquoi l’analyse, afin d’assumer un aspect véritablement constructif, doit passer par la plus grande implication possible de toutes les parties en cause.