La quatrième dimension du quatrième pouvoir : le journalisme en Biélorussie.

Article publié le 2 novembre 2010
Article publié le 2 novembre 2010
Par Tania Gisselbrecht Vous rêvez de devenir journaliste ? Formez-vous à la méthode biélorusse ! Trois leçons suffiront à faire de vous un reporter …. des plus dociles !
Suivez-nous et découvrez une contrée qui modèle une forte éthique journalistique… Franchissez les portes d’un monde parallèle : apprivoisez la quatrième dimension du journalisme, un univers atypique, où la frontière entre journalisme et propagande est invisible. Et méfiez-vous ! Tout ce que vous allez lire est peut- être bien réel…

Le jour : une belle journée ensoleillée d’octobre. Le lieu : une confortable salle de projection dans les locaux de la chaîne franco-allemande Arte à Strasbourg. Les personnages :  une équipe de journalistes biélorusses ; un grand reporter de la chaîne franco-allemande, spécialiste des pays de l’ancien bloc soviétique ; une membre de l’équipe de CaféBabel Strasbourg. Les premiers sont venus découvrir les arcanes de la démocratie européenne à l’invitation du Conseil de l’Europe. Le second va tenter de les sensibiliser aux valeurs cardinales du journalisme européen : liberté d’expression, indépendance, impartialité, esprit critique. La troisième s’apprête à découvrir un monde surréaliste.

 « Vous pénétrez dans cette salle à vos risques et périls parce que cela vous conduit dans un futur pas forcément le nôtre mais qui pourrait l’être car il met en scène un monde qui forge ses racines dans un type de société dont nous avons connu bien plus d’un exemple. Il est modelé selon les normes des dictatures de tous poils qui ont marqué du poids de leurs bottes les pages de l’histoire, et cela depuis la nuit des temps. Il a ses raffinements d’ailleurs. Une technologie avancée qui permet à ce monde une démolition plus subtile des libertés de l’homme. Pourtant, comme tout état totalitaire qui le précède, il a, à la base, une règle d’or :‘la tolérance est ennemi et la connaissance est menace’. » (NDLR : présentation de l’épisode du feuilleton ’la Quatrième dimension’ « L’homme obsolète »)1.

Leçon numéro 1 : défendez l’éthique journalistique en niant tout lien avec l’Etat

14h30. Ambiance cordiale. Les participants à l’atelier se présentent. Ils sont majoritairement issus de média ‘étatiques’. Pour eux, il ne s’agit là que d’une indication de la nature publique des ressources dont disposent les organes de presse qui les emploient. Un gage d’indépendance en quelque sorte ? Mais ne jouent-ils pas sur les mots ? Un petit rappel terminologique opéré par notre reporter d’ARTE est le bienvenu : « Nous (Européens NDLR) disons télévision « publique », vous dites télévision « d’Etat ». Car, derrière le financement public, ce qui importe véritablement, c’est de savoir si c’est la parole de l’Etat que l’on entend. En Europe, paradoxalement, la radio et la télévision publiques sont les plus indépendantes du pouvoir. » 

Ce rapide tour d’horizon des participants suscite une interrogation : mais où sont passés les représentants des média dits indépendants ? Présents durant les ateliers du matin organisés au sein du Conseil de l’Europe, ils se sont volatilisés sur le chemin, pourtant court, qui mène du Conseil de l’Europe aux locaux de la chaîne. Passons.

Leçon numéro 2 : un journaliste demeure objectif en toutes circonstances 

La rencontre se poursuit avec la projection de deux documentaires sur la Biélorussie réalisés par le reporter d’Arte qui anime l’atelier. Les réactions du parterre sont unanimes. On pointe la subjectivité du reportage. Mais avec ironie et humour , SVP! « Ah l’auteur du reportage doit être l’opposant qui apparaît dans le film ! En France, vous êtes pourtant familier avec les principes journalistiques : ne présente-t-on pas l’ensemble des points de vue ? ». « Pourquoi  avez-vous filmé une vielle femme dans une campagne misérable. Les femmes biélorusses sont pourtant belles. N’avez-vous donc filmé que les femmes à votre goût ? ». Notre reporter lève le voile sur ce « manque d’impartialité » : « Je n’ai jamais eu de réponse positive de la part des autorités à mes demandes d’interview, et dans la rue, la population ne souhaite pas s’exprimer. Seules les personnages âgées s’expriment avec moins de complexes ».  Sans doute ont- elles moins à perdre…

A entendre les réactions de la salle, la frontière entre reportage et film de propagande ne semble pas si familière. La même ritournelle circule de bouche en bouche : vous présentez une image négative de notre pays, un amas de clichés. Il ne nous viendrait pas à l’idée de faire un reportage sur la France en insistant uniquement sur la peur d’être expulsé du fait de notre origine, sur le nombre de voitures brûlées ou SDF ivres croisés dans les rues etc… Réponse de notre reporter : je fais un « reportage ». Sous-entendu : vous paraissez concevoir qu’un film doit présenter une image positive d’une situation donnée, alors que moi je m’efforce de poser un regard critique sur la réalité.

Finalement, notre reporter interpelle courageusement ses ‘confrères ‘ et questionne leur responsabilité de journalistes dans la perpétuation du régime du Président Loukaschenko. Il n’obtiendra aucune réaction car, non, décidément, il ne sait pas être objectif !

Leçon numéro 3 : un journaliste vérifie ses sources

« Vous parlez avec des stéréotypes. ….Ici, (en Europe NDLR)  vous ne connaissez pas tous les points de vue qui existent en Biélorussie. Le Conseil de l’Europe n’écoute que l’opinion de l’opposition. Or l’opposition ne représente pas toutes les opinions ». « Vous ne comprenez pas la situation. Il existe des milliers de média en Biélorussie. » Vérités toutes faites ou réalité ? Certes il existe en Biélorussie une opposition, des média indépendants, mais leur marge de manœuvre est extrêmement réduite et ils sont ainsi utilisés par le régime pour laisser paraître un semblant de démocratie.

« L’opposition n’est soutenue que par une petite minorité et tous les experts indépendants sont d’accord : notre président est soutenu par une masse énorme de la population. Mais dans le soutien au régime, il existe des positions différentes : certains sont plus conservateurs, d’autres plus libéraux ». « Notre démocratie est très jeune, nous allons encore nous démocratiser, nous libéraliser. Le processus d’intégration européenne a 50 ans, alors que la Biélorussie en tant qu’Etat a moins de 20 ans ». Effectivement, nous vivons dans un autre monde, totalement étanche à leur point de vue ! Purs produits de la nostalgie soviétique érigée en dogme d’Etat par leur bien aimé Président, nos amis sont passés maîtres dans l’usage de la rhétorique. Ce qui, de manœuvre dilatoire en propos creux, leur permet d’éviter toute confrontation directe sur la véritable nature du régime biélorusse. Un dialogue de sourds à la sauce apparatchik. Plutôt indigeste.

Marche des journalistes organisée par Charte 97, site web d'opposition. En tête de cortège, Oleg Bebenin, retrouvé pendu à son domicile début septembre (photo Charte 97).

Quand journalisme rime avec propagande

Quelques jours ont passé. J’ai toujours l’impression d’avoir vécu un cauchemar. Qui sont ces gens ? Les victimes ou les acteurs d’un système fondé sur la peur ? Un peu des deux, certainement. Leur discours est-il l’expression d’une conviction profonde ou le fruit d’une peur persistante ? Avant cette rencontre, j’imaginais, peut être naïvement, des individus vivant dans une schizophrénie permanente qui accepteraient éventuellement de se livrer anonymement à l’abri des regards et des oreilles de leurs confrères.  J’avais donc choisi d’approcher la plus jeune des participantes en tête à tête à l’issue de la discussion. Hélas le masque n’est pas tombé. Elle a tenu un discours similaire à celui de ses confrères. Un malaise évident était pourtant perceptible, chaque mot étant pesé avec soin. Taxée de provocatrice (oui, j’avoue, j’ai insisté fortement sur certaines questions), je n’ai eu aucune réponse à mes questions. Rien que des mots, mais pas de vraies réponses. Cette interview ne servait à rien. Faute de véritable échange, ça ne pouvait pas être une interview.

Le groupe présent cette après-midi-là dans les locaux de la chaîne Arte, est apparu si peu réceptif au message qui leur a été adressé que l’on peut légitimement s’interroger sur leur motivation à participer à un tel voyage d’étude ? Ont-ils saisi une occasion de faire du tourisme (NDLR : l’UE se montre extrêmement restrictive dans la délivrance de visas aux ressortissants biélorusses) ? J’ai posé la question à mon interlocutrice qui, sans hésitation, m’a répondu qu’elle était là pour présenter la Belarus sous un meilleur jour. Donc, si le gouvernement /leur hiérarchie les a autorisés à participer aux ateliers du Conseil de l’Europe, c’était uniquement pour leur permettre de jouer les VRP du régime ? Quid de leur vrai métier alors ? Allaient-ils profiter de leur séjour pour recueillir des informations sur les institutions visitées qu’ils partageraient à leur retour avec leur public ? Que nenni !  « Ils sont déjà informés, ils connaissent le Conseil de l’Europe. » Ah très bien ! Nous voilà rassurés !

Avec le recul, j’ai échafaudé une possible explication quant à l’absence des journalistes de la presse dite ‘indépendante’. N’auraient-ils pas tout bonnement préféré profiter des charmes touristiques de notre ville sachant pertinemment que l’exercice de dialogue serait vain ? L’observateur extérieur pouvait bien se bercer d’illusions.  Pour eux, le petit miracle consistant à réunir des représentants de la presse d’Etat et presse indépendante pour aborder ensemble les thématiques habituellement éludées par le régime en place à Minsk, ne pouvait pas faire long feu. Les ‘vrais’ journalistes biélorusses n’ont pas été dupes : la fonction de journaliste devient obsolète à partir du moment où celui-ci accepte de bâillonner sa liberté d’expression.

1 Cet épisode se déroule dans un régime totalitaire où les livres sont bannis. Un bibliothécaire est par conséquent jugé pour obsolescence. Son grand tort est de penser et de garder son individualité. Devant ses juges, il plaide son utilité, son humanité. Il présente la liberté de penser comme consubstantielle à cette humanité.

Photos : dessin publié sur www.resurs.by, site d'actualité biélorusse ; marche des journalistes organisée par Charte 97, site web d'opposition. En tête de cortège, Oleg Bebenin, retrouvé pendu à son domicile début septembre (photo Charte 97)