La propagande nazie est un business lucratif sur les marchés polonais

Article publié le 18 octobre 2010
Article publié le 18 octobre 2010
Nous poursuivons la série de reprises de publications de cafebabel.com par cet article publié par Marcin Rogozinski, correspondant pour le réseau N-ost, en septembre 2009.

Ils traversent l’Oder, ce fleuve qui sépare l’Allemagne de la Pologne, pour acheter des souvenirs du IIIe Reich : rock nazie, tee-shirts SS et bustes d’Hitler… Pour l’instant, c’est incroyable mais vrai, personne ne moufte et le commerce va bon train.

Sur ce tee-shirt à vendre dans un marché des faubourgs de Kostrzyn nad Odrą, se déploie l’image d’un groupe de combattants de la Wehrmacht montant à l’assault. A côté des soldats, comme une exergue rageuse imprimée sur le tissu, figure une inscription : « Deutsche Wut », dixit la « fureur allemande ». Nous sommes pourtant bien en Pologne et ce maillot n’est pas le seul spécimen dans son genre. Bien rangés, sur les tréteaux des forains, d’autres habits sont à l’effigie d’un groupe de hard-rock d’extrême droite et estampillés « SS ». Des têtes de mort volent en éclat. Cinq euros pièce !

« C’est juste des nippes pour les ados ! » Markus Kalicki, goguenard, ne s’offusque pas le moins du monde. Le camelot semble certes un peu surpris d’apprendre qu’à cause de ses propos violents, le leader du groupe en question, sous le coup d’une inculpation pour incitation à la haine raciale, s’est vu condamné à trois ans de détention par un tribunal fédéral allemand et est d’ores et déjà considéré comme une organisation criminelle. Non loin de là, un badaud achète des fringues. Bien qu’il s’agisse d’une contrefaçon, « Monsieur » s’habille chez Thor Steinar ! En Allemagne, la marque à la réputation d’être un signe de reconnaissance dans les milieux d’extrême-droite. Récemment, les protestations d’un collectif citoyen a conduit à la fermeture d’une de ses filiales à Francfort sur l’Oder. Mais cela, le revendeur s’en fout comme de sa première chemise.

Uniformes nazis sur mesure

Ce qui le réjouit, en revanche, c’est la présence de nouveaux clients venus de l’autre côté rivière. Satisfaction partagée par son voisin de kiosque qui écoule sans vergogne son stock de DVD et CD, portant la bonne parole du même escadron musical. Bien en vue, au milieu des rustiques mélodies traditionnelles du folklore saxon, les lutins de Landser proclament haut et fort : « Rock gegen oben » (« Rock contre le gratin ! ») Le volume est si élevé qu’il ne doit pas être très difficile d’entendre ce catéchisme de haine raciste jusqu’en plein centre-ville. Douze euros pièce ! « Pour des produits illégaux, c’est pas donné ! », s’indigne le vendeur.

Depuis six ans, la Pologne est devenue en Europe le plus grand fournisseur d’objets en tout genre se rattachant au passé nazi : croix gammées, bustes d’Hitler, insignes runiques… La plupart des acheteurs sont originaires d’Allemagne de l’Est. Pour cause : de l’autre côté du fleuve, les gri-gris glorifiant le IIIe Reich sont systématiquement confisqués par la police. D’après le témoignage de la presse polonaise, des milliers de reproductions d’artefacts et d’images relatifs à cette période sont produites à Wroclaw. A Poznan, deux tailleurs à eux seuls travaillent à la confection d’uniformes nazis.

Voir le problème en face

Déjà, en juillet 2008, Jörg Schönbohm, ministre de l’intérieur du Land allemand de Brandenburg s’inquiétant d’un tel phénomène avait interpellé le gouvernement polonais afin de faire cesser la production et la circulation des articles consacrés au culte du régime hitlérien. Jusqu’à maintenant, son appel est resté sans réponse. Si la police a bien procédé à quelques enquêtes, le ministère public n’a jamais entamé aucune procédure en vue de mettre un terme à ces activités. Pour Marcin Kornak qui est à l’origine du collectif antifasciste « Nigdy Więcej » (« Plus jamais ça ») : « Ce n’est pas la loi qui est mauvaise, mais plutôt le silence de la population qui subie cette situation sans réagir. » Selon lui, ni les politiciens, ni les citoyens, pas plus que la police ne veulent regarder le problème en face. « Notre pays constitue une base idéologique et logistique pour les mouvements néo-nazis en Europe », conclut-il.

L’organisation terroriste Combat 18 y a installé son quartier général. Diffusant Stormer (une publication d’obédience national-socialiste) dans toute la région de la Vistule, les extrémistes de droite disposent aussi de leurs propres studios d’enregistrement, organisent des concerts et des meetings dans toute la Pologne. Il est possible de fabriquer et de fournir à demeure des explosifs comme ceux qui furent lancés contre le Centre culturel juif de Munich en 2003. La police avait déjà, à l’époque, tous les moyens d’empêcher à temps l’attentat.

50 meurtres

Face à la propagation de l’idéologie néo-nazie, le professeur Krzysztof Podemski (sociologue à l’Université de Poznan) concède volontiers qu’il n’existe pas de prise de conscience bien enracinée : « La plupart du temps, on considère que les milieux d’extrême-droite ne valent pas la peine que leur soit consacrée une enquête détaillée ou une analyse très approfondie. » Voilà pourquoi le nombre des exactions commises par l’extrême-droite est aussi souvent contesté. Pourtant, depuis 22 ans qu’il tient à jour son « Cahier brun », Marcin Kornak a recensé pas moins de 2500 incidents et actes de violence commis par les activistes d’extrême-droite, parmi lesquels il dénombre une cinquantaine de meurtres. Cependant, aux yeux de « l’establishement » scientifique polonais, ces statistiques ne s’avèrent pas suffisamment fiables. De leur côté, les autorités affectent d’ignorer ce qui s’échange vraiment sur les marchés de leur circonscription. Bartlomiej Bartczak, maire de Gubin en Basse-Lusace se retranche quant à lui dans une position défensive : « Je ne connais absolument rien de cette scène musicale », avoue-t-il. Puis il s’empresse d’ajouter : « Si les marchands sont conscients du contenu des produits qu’ils vendent, leur conduite est dans ce cas moralement répréhensible. » C’est ici que commence la mission du législateur.

Traduction par Philippe-Alexandre Saulnier

Photo: Landahlauts/flickr