La présidence hongroise vue par les députés slovaques

Article publié le 28 janvier 2011
Article publié le 28 janvier 2011
Propos recueillis par Maria Kozarova Les Hongrois ont en partage avec les Slovaques un passé turbulent. Les seconds ont fait partie de la Grande Hongrie pendant près de mille ans. La dissolution de cette monarchie multiethnique à la fin de la première guerre mondiale et la signature du traité de Trianon en 1920 ont fait émerger les Slovaques comme nation.
Le sud de la Slovaquie est maintenant peuplé par une importante minorité hongroise et les Hongrois constituent 10% de la population slovaque. Depuis lors, les relations entre ces deux pays ont été marquées par des querelles nationalistes.

Il existe dans une frange de la société hongroise un rêve européen Hongrois qui s’apparente plus à celui de la Grande Hongrie. La première loi adoptée par le gouvernement hongrois actuel (la droite hongroise), dite loi sur la double citoyenneté, a été interprétée en Slovaquie comme une tentative de re-modification des frontières entres les deux pays. A peine un mois après le début la présidence hongroise du Conseil de l'Union européenne, la politique de Viktor Orbán inquiète d'autant plus ses voisins slovaques.

L'attitude inquiétante du gouvernement Orbán

Eduard Kukan, ancien diplomate et ancien ministre des affaires étrangères slovaque est aujourd'hui député au Parlement européen au sein du PPE. Il a exprimé son inquiétude concernant le comportement 'trop fier' des Hongrois et leurs allusions à la Grande Hongrie.

« Le style arrogant d'Orbán n'a plus sa place dans l’Europe unifiée d'aujourd'hui. L'approche hongroise est celle du passé. Les Hongrois se concentrent néanmoins sur ces questions au lieu de regarder vers l'avenir. On devrait plutôt penser à une cohésion plus forte en Europe. L'attitude hongroise ne va pas assurer la paix sur le continent européen ».

Monsieur Boris Zala, député slovaque au S&D, croit que la conséquence la plus grave de l'attitude hongroise est la déstabilisation de l’Europe centrale : « Il est clair que la loi sur la double citoyenneté était censée faire bouger les frontières. Ce qui est dangereux pour l'Europe, c’est le nationalisme extrême qui déstabilise la situation en Europe centrale. Il est basé sur la nostalgie de la Grande Hongrie, d'une monarchie, à la place d'un désir de construire la Hongrie comme un État démocratique ».

« On peut s'apercevoir d'une ambiance nationaliste très profonde. La Hongrie d'aujourd'hui rêve de la monarchie qui a pratiqué une très forte magyarisation. Le traité de Trianon demeure un traumatisme important, la population hongroise est pathologiquement marquée par cette 'tristesse'. Les Hongrois romantisent cette monarchie injuste qui a enchainé d'autres peuples et qui est depuis longtemps dépassée ».

Monsieur Zala est convaincu que la Hongrie considère la Slovaquie comme son voisin le plus faible, car « elle n'essaye pas de revendiquer quoi que ce soit en Autriche. Après l'échec du SMK (Parti de la coalition hongroise, en Slovaquie), Orbán a perdu non seulement un allié loyal, mais aussi une minorité qui aurait la volonté de suivre sa politique ».

Coïncidence ou jeu politique?

De nombreux Slovaques s'interrogent sur le fait que la loi hongroise sur la double citoyenneté ait été adoptée deux semaines avant les élections parlementaires en Slovaquie. S'agissait-t-il d'une coïncidence ou bien Viktor Orbán a-t-il essayé d'influencer les élections?

Selon Monsieur Kukan, la réponse à cette question reste ambigüe. « Même si je ne veux pas spéculer sur les motivations de Monsieur Orbán, il est clair que le moment choisi a été très inopportun. A mon avis, le but a été d'influencer les résultats des élections slovaques, d’aider le SMK. Mais Orbán a été à cet égard trop sûr de lui, cela a eu un impact opposé. Le SMK n'a même pas réussi à entrer au Parlement ».

La loi hongroise sur la double citoyenneté a provoqué sur la scène politique slovaque une sorte d’union sacrée, et tous les partis ont adopté la même position. « Je pense que la société slovaque a mûri, on ne peut plus jouer la carte du faux nationalisme. Je trouve que c'était une mauvaise tactique, Orbán a sous-estimé les Slovaques ».

Messieurs Kukan et Zala s'accordent sur le fait que le Premier ministre hongrois s'est rendu compte d'une énorme opposition contre sa politique pendant le débat au Parlement européen le 19 janvier. Eduard Kukan croit qu' « Orbán a provoqué une tempête. Cela va beaucoup lui compliquer l'exercice de la présidence car il est difficile de séparer la critique concernant la Hongrie comme telle et la critique focalisée sur la Hongrie comme présidente de l'UE. Orbán a ainsi beaucoup affaibli sa position ».

Selon monsieur Zala, Viktor Orban a été extrêmement critiqué pendant la discussion mercredi, « j'ai trouvé qu'il a été nerveux, accablé. C'était la première fois dans sa carrière qu’il a ressenti qu'il y avait quelqu'un de plus fort que lui. Le Parlement a vu ses pouvoirs accrus grâce au traité de Lisbonne, Orbán est donc forcé de coopérer avec nous ».

Des bonnes priorités

Malgré la critique du style de la politique hongroise, les députés slovaques expriment leur espoir dans la réussite de la présidence hongroise. Ils trouvent que les priorités sont bien choisies et que la Hongrie est un État membre bien préparé pour affronter les défis qu'il s'est fixés.

Monsieur Kukan a remarqué que « tous les États membres ont intérêt à ce que ces priorités se réalisent. Cela ne signifierait pas seulement une réussite de la Hongrie, mais également de l'UE en tant que telle ».

Les députés slovaques sont très enthousiastes à la création d’une véritable politique européenne pour la minorité Roms. Selon monsieur Kukan, « la Hongrie a déjà mis en place beaucoup de projets, elle possède l'expérience nécessaire. Cela pourrait apporter du progrès du point de vue pan-européen ».

Monsieur Zala rajoute que « la solution à la question des Roms nécessite un investissement financier énorme, il faut européaniser ce problème. Si l'Union européenne veut être une véritable zone de libre circulation, ce problème doit être perçu comme pan-européen ».

La semaine prochaine la Hongrie envisage de signer avec la Slovaquie un accord sur l'approvisionnement énergétique pour favoriser l'interconnexion Nord/Sud entre réseaux européens. Même si les relations bilatérales entre les deux pays sont plutôt tendues, les députés slovaques ne croient pas que cela va influencer l'accord. Peter Stastny, le député slovaque au sein du PPE pense que « c’est un accord commercial découlant de la stratégie de l'UE concernant la sécurité énergétique. Il est avantageux pour les deux pays ».

Malgré un passé difficile, la Hongrie et la Slovaquie partagent un présent et un futur communs et européens. Avec des problèmes et des priorités communs, les pays pourraient, en coopérant étroitement, atteindre des solutions communes au niveau européen. Leur rêve européen doit être celui d'une Europe plus forte et plus unifiée.