La prépa : méritocratie ou privilège de classe ?

Article publié le 5 février 2015
Article publié le 5 février 2015

Le destin des prépas est étroitement lié à celui des « Grandes écoles » qui garantissent une formation de haut niveau aux futures classes dirigeantes de l'Hexagone. Ce dispositif est cependant régulièrement dénoncé comme l'un des facteurs aggravants des discriminations sociales et territoriales présentes au sein du système d'éducation et de la société française.

L’excellence, ça se mérite. « La position d’HEC (École des hautes études commerciales) consiste, pour le moment, à considérer que le fait de sélectionner 75% de nos étudiants dans les rangs des CPGE (Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles) répond parfaitement à nos exigences. Ce système nous permet de proposer aux entreprises des profils qui, en plus de leurs compétences et de leur potentiel intellectuel,  disposent de qualités humaines, de courage, de ténacité ainsi que des capacités nécessaires pour appréhender les risques et supporter le stress. La formation intellectuelle initiale dispensée par les CPGE reste fondamentale. Le devoir de l’école est de développer l’ensemble des autres compétences exigées », affirmait en 2003, Michel Raimbault, alors directeur d’HEC, durant le séminaire de l’UPS – Union des Professeurs de Spéciales.

Travail difficile, mauvaises notes, stress, optimisation du temps et une bonne dose de « corporatisme », sont depuis toujours le pain quotidien des jeunes étudiants de prépa qui se forment dans un esprit de « sacrifice » pour accomplir le grand saut vers l’excellence de l’enseignement dispensé dans les « Grandes écoles ». Une chance qui serait accordée aux meilleurs sur la base d’un principe de type méritocratique.

La stratégie (éducative) du choc

Comme l’affirme clairement Marc Even, président de l’Association des professeurs de premières et lettres supérieures (APPLS), les prépas, en tant que structures de passage entre le système d’éducation secondaire et le supérieur, « sont préposées à la formation des cadres publiques et privés dont la nation a besoin ». On ne peut plus clair.

Muriel Darmon, sociologue au CNRS et auteure de Classes préparatoires, la fabrique d’une jeunesse dominante [Éditions La Découverte, 2013], met en valeur la « stratégie éducative du choc » à laquelle sont soumis les futurs cadres français. Celle-ci viserait à établir une continuité avec le système scolaire précédent, tout en façonnant l’esprit d’une classe dirigeante tournée vers l’avenir.

Certains s’en souviennent comme de « terribles » années, d’autres comme l’époque la plus intense et enrichissante de leur vie. Les années de prépas marquent les étudiants des nouvelles générations en leur forgeant le caractère, en leur offrant les instruments intellectuels de l’excellence et en favorisant la création d’un réseau indispensable à leur avenir professionnel. Qu’il soit question d’années terribles ou inoubliables, d’un choc ou d’un rite initiatique, peu importe. Une fois surmontées, les « années prépas » garantissent l’insertion socio-professionnelle des élites françaises.  Mais quel est le profil d’un étudiant de prépa ?

Fracture scolaire

Choisies après le lycée par 8% des étudiants français, d’après les statistiques, les fils de cadres ou de parents exerçant une profession libérale représentent 60% des étudiants de grandes écoles d’ingénieurs et 68% des élèves de grandes écoles de commerce. Seulement 11% d’entre eux sont fils d’ouvriers ou d’employés, catégories qui constituent pourtant la moitié de la population française.

De plus, le nombre d’étudiants appartenant aux couches populaires et fréquentant les classes préparatoires est moins important aujourd’hui que dans les années 1950. Tout le contraire du système universitaire qui s’est progressivement démocratisé. Il est en outre, important de souligner qu’un étudiant qui fait une prépa coûte en moyenne 14 000 euros à l’État français, contre 9 000 euros pour un étudiant à l’université.

Ce bilan semble mettre en lumière une progression alarmante des inégalités ainsi qu’une fracture à l’intérieur même du système éducatif français. Cependant, pour comprendre ces données, il faut prendre en compte la faiblesse de l’université en France. Supprimées en 1792, réintroduites en 1899, les universités de l’Hexagone se trouvent aujourd’hui dans une situation plus que délicate étant donné l’état de délabrement des structures existantes et la raréfaction des fonds publics destinés à leur soutien et à leur développement.

Régulièrement dénoncé, le manque de vision globale du système d’enseignement supérieur français produirait un déséquilibre flagrant entre universités et « Grandes écoles », au point que, comme le confirment les statistiques, l’insertion professionnelle à l’issue du cycle d’études ne serait assurée qu’à la sortie de ces dernières. Ces disparités ont été mises en évidence par le programme PISA – Programme for International Student Assesment. Cette enquête conduite par l’OCDE pour évaluer le niveau des étudiants place la France parmi les pires États européens lorsqu’il est question de l’équité du système scolaire.

Vers une réforme ?

S'il est admis que l’efficacité des prépas garantit à la France une formation d’excellence pour ses futures élites, comment justifier leur légitimité face à des statistiques soulignant les disparités socio-économiques que ce système engendre ? Le débat est ouvert et nombreux sont les points faibles du système des « prépas », né, paradoxalement,  de ces idéaux républicain et méritocratique qui permirent, pour la première fois, la démocratisation de l’accès à l’excellence incarnée par les « Écoles spéciales », puis par les « Grandes écoles ».

Discrimination sociale et imposition tacite du « corporatisme », tels sont les arguments mis en avant par qui dénonce aujourd’hui, haut et fort, la nature élitiste, pour ne pas dire excluante, du système de prépas. Cette dernière serait, entre autres, à l’origine d’une inévitable tendance au « formatage » des élites françaises. « Une des caractéristiques les plus évidentes de la sélection opérée par les classes prépas est que, malgré tous les efforts fournis, elle reste socialement connotée », soutient Yves Duterq, professeur de sociologie à l’Université de Nantes.

Dans ce contexte, plusieurs instances font valoir avec force la nécessité de réformer le système éducatif au nom de l’égalité des chances et d’une plus grande uniformité. Les mesures en discussion pour une éventuelle réforme des CPGE sont notamment très nombreuses. Les prépas ne délivrant pas de diplôme, certains proposent de les intégrer aux « Grandes écoles », d’autres de leur donner le même statut qu’un premier cycle universitaire, laissant ensuite aux étudiants le choix de poursuivre ou non, leurs études dans une « Grande école ».

Mises en place dans les lycées, les CPGE sont depuis toujours gratuites. Question de principe : le savoir ne s’achète pas. Aujourd’hui, certains réclament l’introduction de frais d’inscription avec possibilité de prétendre à une bourse d’études, alignant ainsi les prépas sur le système universitaire. Ils invoqueraient, entre autres, le milieu social privilégié dont sont issus une grande partie des étudiants qui y sont inscrits.

Laissons de côté les partis pris. Le débat en cours met en lumière les diverses problématiques d’un système éducatif caractérisé par les disparités. Un système dans lequel les origines socio-culturelles pèsent grandement sur la réussite scolaire et professionnelle de l’étudiant. Élitisme, méritocratie ou simple excellence, les classes préparatoires continueraient donc à jouer un rôle décisif dans le processus de sélection et de formation des classes dirigeantes françaises aux dépens de la démocratisation de l’ensemble du système d’éducation et de la cohésion de la nation.

Retrouvez la première partie de notre enquête sur les classes prépas ici