La politique en cause dans la mort à petit feu de la scène culturelle bosnienne

Article publié le 23 mai 2016
Article publié le 23 mai 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'avenir de la culture bosnienne est plus incertain que jamais après la disparition d'une autre institution culturelle de Sarajevo. En cause ? Ingérence et intérêts politiques, gestion des bénéfices, et allocation budgétaire obscure. 

Les cinq mois d'activité artistique au théâtre de la jeunesse de Sarajevo - après 30 ans d'inertie culturelle - sont le fruit du travail de l'acteur Mario Drmac, cadre dirigeant du théâtre pendant cette période. Son mandat s'est achevé sans qu'il soit élu directeur, une décision qui a mis en colère la communauté et dont les motivations semblent être politiques. La discorde régnait en effet entre Drmac et Mirvad Kuric, lui aussi ancien acteur, et actuel ministre de la culture et des sports de la Fédération.

Un combat toujours d'actualité

« Allier politique et culture est la pire des choses », affirme Drmac, dont l'équipe a dû collecter des fonds de sa propre initiative pour contourner des restrictions budgétaires. « Le plus drôle, c'est que le ministre lui-même et d'autres personnes du ministère sont venus nous dire "Nous sommes là pour ôter la politique du domaine de la culture". Comment cela est-il possible si les politiciens ont la mainmise sur le comité de direction ? »

La fréquentation des théâtres ne cesse de chuter, la fréquence des concerts a été divisée par deux ces quatre dernières années, et le musée national reste fermé, à part quelques ouvertures sporadiques - et ce malgré des initiatives telles que #jasammuzej.

La plupart des institutions culturelles bosniennes fonctionnent avec un budget annuel moyen d'un peu plus de 500 000 euros, ce qui est considérablement plus bas que dans les autres pays de la région. Avoir accès aux nouvelles œuvres de jeunes artistes reste très compliqué : il y a dans le pays un cercle exclusif bien établi d'artistes et une pénurie de créations artistiques en partie due à un manque de moyens financiers. 

Pour pallier ce problème, des ONG mènent des initiatives qui reposent sur la coopération et l'utilisation de l'art pour la promotion d'une cause politique spécifique. Mais cela ne résout que partiellement le problème, et ne permet qu'une prise de conscience infime de l'état de désolation des institutions culturelles de la Bosnie.

Le mandat de cinq mois de Mario a vu renaître quatre pièces de théâtre anciennes longtemps absentes du répertoire. Un nouveau spectacle a également fait sa première, et la programmation du Nouvel An du théâtre de la jeunesse a refait surface, alors qu'elle « avait disparu pendant trente ans ». Une pièce de cette programmation a attiré un total de 6 000 spectateurs en un mois, soit une augmentation de 100 % de la fréquentation. L'équipe de Mario a réussi à générer un bénéfice deux fois plus important que le budget dédié à l'entretien (11 500 euros). 

Un spectacle de gladiateurs

Un père de famille raconte que son épouse et lui emmenaient leurs deux filles aux spectacles de marionnettes au moins deux fois par semaine : « Elles adoraient ces spectacles. Mais je suppose qu'ils se sont envolés par la fenêtre eux aussi ».

On note une certaine ironie dans ces propos, puisque le théâtre va mettre en oeuvre un projet de rénovation, dont le coût s'élève à 125 000 euros, pour restaurer les fenêtres, les murs et la toiture du théâtre - un projet entrepris par Mario et son équipe.

La polémique Drmac-Kuric a également souligné, une fois de plus, l'immaturité et la brutalité du journalisme bosnien, plus enclin à transformer un sujet de discorde en spectacle de gladiateurs, et à s'octroyer une grande liberté dans la sélection des détails, qu'à couvrir un événement de façon impartiale en relatant des faits.

L'une de ces interviews remarquables, regorgeant d'accusations, de personnes pointées du doigt et de qu'en-dira-t-on, montre à quoi se résume le débat politique en Bosnie.

La conviction de Mario selon laquelle l'art n'a pas vocation à être subversif et à attirer l'attention sur les problèmes politiques est corroborée par l'indifférence collective. Ce statu quo irréaliste est devenu tellement normal qu'il a créé une segmentation de la société - les locaux se sont maintenant résolus à vivre dans leur bulle, en évitant soigneusement de prêter attention au chaos machiavélique qui fait rage autour d'eux. 

Un avenir plus prometteur

Malgré la pénurie de production, les réalisateurs, artistes, musiciens et écrivains bosniens remportent toujours des récompenses prestigieuses dans le monde entier. Des initiatives telles que le projet de loi sur l'audiovisuel proposé par la Fédération, dont le but est d'offrir un éventail plus large de soutiens financiers, soulage brièvement la scène culturelle de cette impasse politique - au point de laisser présager un avenir plus prometteur pour les arts et la culture bosniens.

D'ici là, Mario conseille aux jeunes du métier de privilégier un lieu où « la culture prospère et qui soutient leurs aspirations créatives à 100 % - indépendamment de la politique ».

Cette incertitude spatio-temporelle est révélatrice d'une configuration regrettable pour ma génération de Bosniens, car elle prive les gens de mon âge de tout avenir dans le monde de la culture en Bosnie. 

L'auteur défunt Karim Zaimovic a déclaré que tout futur pour Sarajevo serait comme un puzzle géant, et qu'il faudrait peut-être des décennies pour rassembler ses pièces dispersées et en faire quelque chose de reconnaissable. Pour cette génération, une partie de ce processus implique peut-être d'aller trouver les pièces perdues ailleurs.