La pensée unique : Mythe ou réalité ?

Article publié le 1 octobre 2002
Publié par la communauté
Article publié le 1 octobre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Comment définir la pensée unique ? Ne sert-elle pas la cause de ceux qui la décrient si fort ? S'il faut souligner qu'elle peut représenter un vrai danger, il faut aussi y voir avant tout un phénomène de mode...

On peut tout dire en cette fin de XX ème siècle, ou presque. La liberté dexpression garantie par la Déclaration des Droits et lHomme et du Citoyen (articles X et XI) fait partie des acquis constitutionnels proclamés avec la Constitution de 1958. Parallèlement, les supports de communication nont jamais été aussi nombreux et accessibles par des publics de tous âges et de toutes origines, tandis que la circulation de linformation ne semble désormais plus connaître dobstacles matériels. Cependant, cette situation contraste fortement avec le sentiment répandu selon lequel toutes ces bouches ne parlent que dune seule voix et que la diversité des moyens dexpression ne reflète en définitive que luniformité de la pensée. Ce phénomène, que Jean-François Kahn appelle la « pensée unique », a été analysé pour la première fois par le journaliste en 1991 dans un ouvrage éponyme. Depuis une dizaine dannées la pensée unique est un thème récurent qui agite les polémistes et que fustigent les politiques pour affirmer leur originalité.

Mythe ou réalité

La pensée unique est-elle pour autant lexpression du discours dominant ou la formulation de lopinion majoritaire ? Quelle est sa réalité et où trouve-t-elle ses fondements ? Par cela quelle touche au débat, la pensée unique est-elle une menace pour la démocratie qui a fait du débat linstrument devant conduire les hommes à se gouverner selon leur propre consentement ?

Si les fondements historiques et économiques de la pensée unique sont avérés, ce phénomène semble relever autant du mythe que de la réalité, quoiquil contribue à affaiblir la démocratie en appauvrissant le débat et en portant les germes du totalitarisme.

Leffondrement historique des régimes marxistes-léninistes a consacré le triomphe du modèle politique et économique occidental. Celui-ci demeure face à lui-même, comme laboutissement nécessaire et inévitable de lhistoire. Tel est le sens de la thèse de Francis Fukuyama qui annonce « la fin de lhistoire ». Telle est la manière par laquelle périt, brutalement, la seule alternative mise en uvre concurremment au système démocratique occidental, et dont on ne retiendra que le retentissant échec. A partir de là, le débat politique ne peut être quinterne au système occidental, toute autre alternative externe étant décridibilisée et vaine. Cest pourquoi le consensus semble sêtre emparé du fond du débat, cest-à-dire la légitimité du modèle occidental. A débattre il ne reste plus que la forme (plus ou moins de social, plus ou moins de marché, plus ou moins dEtat) : il nest plus question de remettre en cause le système.

Le concept de « pensée unique » matérialise en fait ce constat que désormais le monde nest plus ni blanc, ni noir, mais que tout est gris : la perte de références idéologiques a enfanté la pensée unique dans le doute et lincertitude des lendemains qui déchantent. La pensée unique sest forgée autour dun amalgame : celui qui confond la chute dun régime et léchec dun système. Mais cest le silence qui la nourrie, en transformant cet amalgame en illusion. Force est de constater quà ce jour aucun débat public na fait la lumière, en dehors de quelques publications savantes, sur cet épisode de notre histoire qui a enflammé plusieurs générations. La pensée unique relève pour partie de cette impasse.

Loi d'airain des contraintes économiques

Dans le prolongement de la critique historique de la pensée unique, il apparaît que cette dernière reflète dans une commune mesure le dépérissement de la politique (et avec elle, du politique). La politique est en effet sclérosée par le resserrement de la marge daction des décisions politiques face à la loi dairain des contraintes économiques qui simposent à elles. En dautres termes, la logique économique a pris le pas sur la logique politique en soumettant progressivement les choix publics à la rationalité économique, sous couvert de larbitrage du marché. Ce phénomène a pris le nom déconomisme et ses promoteurs entendent substituer au mode de gouvernement politique de la société, un modèle de gestion confinant les citoyens au rang de consommateurs, cest-à-dire à létat de variables réifiées.

Or léconomisme sinscrit dans lespace laissé vide par la chute du communisme. Cette doctrine mue par la mécanique implacable de lidéologie néolibérale- dont elle est le produit, proclame justement la fin des idéologies, prologue à lavènement dune ère nouvelle dans laquelle léconomie tient un rôle omnipotent en cela quelle gouverne à la destinée de chacun en lieu et place de la politique, à laune de lefficacité érigée en principe de gouvernement. Dans ce contexte, lEtat et au-delà laction politique, sont entrés en crise de sens tandis que les élus du peuple pâtissent dun déficit de représentativité. Les clivages partisans traditionnels ne renvoient plus à des alternatives claires et tranchées, et leurs contours finissent par sestomper si bien quune fois en fonction les partis se noient dans une unité daction parfois déroutante, parce que dictée par les enjeux économiques sous-jacents sur lesquels la politique ne semble point avoir prise. La pensée unique découle de cet état de fait de lappauvrissement du débat devant limpérieuse nécessité économique à laquelle rien néchappe. Dune certaine manière, la pensée unique est la traduction dans le paysage des idées, de léconomisme, selon lequel la voie du progrès est unique, par cela quelle est économique.

Mimétisme des sujets

La pensée unique nest pas un concept abstrait et trouve de nombreuses illustrations dans la société. Cependant, linstrumentalisation de cette réalité sociologique en vue den entretenir le mythe contribue à lui conférer une ampleur qui nest pas la sienne.

La pensée unique est particulièrement montrée du doigt dans les médias que daucuns accusent de parler dune même voix. La contradiction est ainsi patente entre la profusion des médias et limpression duniformité qui plane au-dessus deux. Pourtant, plus il y a de médias, plus il devrait y avoir de pluralisme ; or cest précisément linverse que lon observe. Cette sensation culmine à la télévision et à la radio où les informations et les idées sont présentées de façon normalisée et formatée aux exigences daudience et de programmation. Le suivisme dans le traitement des nouvelles y est plus quailleurs perceptible, et se manifeste par un mimétisme dans le choix des sujets et la façon de les aborder, jusque dans les argumentaires et les énoncés. Il sensuit lémergence sporadique de vastes mouvements synchronisés de lynchages médiatiques, et autres campagnes plus ou moins spectaculaires qui marquent les esprits de par leur ampleur et leur convergence spontanée. Dans son ouvrage LEmprise paru dernièrement, Régis Debray part en guerre contre la pensée unique dont il accuse les journalistes dêtre les nouveaux clercs, en déclenchant unanimement des croisades contre ceux des penseurs qui vont à lencontre de la vérité établie.

Il est vrai que la concentration des médias entre les mains de quelques patrons et industriels laisse planer un doute quant à leur indépendance éditoriale. Ceci alimente pour beaucoup le spectre de la pensée unique, en tant que sentiment diffus de suspicion relatif à la connivence présumée du monde médiatique. Rien nest moins difficile à prouver, ce qui ne manque pas de renforcer les phantasmes -du complot ou plus traditionnellement lanalyse marxiste de la pensée dominante- alimentant la dénonciation de la pensée unique. Cette dernière réside autant dans les thèmes dominant lactualité du débat, leurs angles et pistes de réflexion, que dans tous ceux qui sont passés sous silence et occultés volontairement ou non. La spirale du silence et leffet dagenda sont bien deux dimensions majeures de la pensée unique.

« Penser en accord avec soi-même »

Néanmoins la pensée unique, aussi répandue quelle puisse paraître à laune de la dénonciation dont elle fait lobjet, se borne à une limite insurmontable car irréductible : la frontière de la conscience. Or lesprit est le dernier refuge de la liberté, son ultime sanctuaire. La liberté de lesprit reste inviolable, quelles que soient les brimades dont elle est affligée et qui visent à la réduire. On ne peut la soumettre, mais on peut létouffer en lempêchant de sexprimer. Car aucune contrainte physique ou psychologique nest susceptible den forcer la porte, comme de sassurer de sa nature véritable quelles quen puissent être les manifestations extérieures. Si la pensée peut apparaître unique au regard de lunicité du discours quelle produit, la faire relever de chaque individu est plus difficile dans la mesure où le discours ne reflète pas forcément la pensée de celui qui le prononce. La pensée unique contrarie ainsi la troisième maxime la pensée de Kant, « penser en accord avec soi-même ». Nous verrons par la suite quels peuvent être les mécanismes socio-psychologiques qui déterminent la pensée unique tant au niveau individuel que collectif.

Dans un même ordre didée quant aux limites de la pensée -unique-, il convient de rappeler que celle-ci nexiste que par la bouche de ceux qui la fustigent puisquelle est par essence insaisissable . Leur croisade contestataire contre « lesprit dominant » de cette fin de siècle décadent, contribue à matérialiser ce dévoiement du débat sous linfluence dune élite officielle et officieuse qui penserait pour la majorité anonyme et silencieuse. La pensée unique représente pour les penseurs hétérodoxes non reconnus par leurs pairs ou qui entendent se faire un nom dans la contestation, un alibi commode propre à rallier tous les marginaux du débat en quête de légitimation hétéronome (cest-à-dire en dehors de leur champ, le champ étant létat du rapport de forces dans la lutte pour le monopole des enjeux spécifiques -reconnaissance, prestige, pouvoir-, caractéristiques dun milieu social donné -religieux, politique, artistique). Pour quelques intellectuels médiatiques, la pensée unique est instrumentalisée pour se défendre des critiques de leurs pairs en les décrédibilisant (mythe du complot revisité) : Régis Debray qualifie « dexcommunication », les critiques nombreuses dont certaines de ses thèses font lobjet, et se pose ainsi en victime de la pensée unique impitoyable avec les hérétiques qui prêchent une autre vérité. Mais sinscrire en faux par rapport à la pensée unique cest aussi jouer son jeu dans la mesure où il sagit dun discours convenu. Ce qui différencie la dénonciation de son objet est leur rapport quantitatif : dans lhypothèse dun basculement des opinions et des discours dans le sens de la dénonciation, celle-ci ne devient-elle pas à son tour pensée unique ? On peut objecter à cet argument que la force de la pensée unique est précisément sa capacité à tout récupérer, même sa critique.

Pensée unique et politiquement correct

Si la pensée unique semble autant tenir du mythe que de la réalité, il nen demeure pas moins quelle représente une menace pour la démocratie, en cela quelle atteint lun de ses fondements : le débat.

La pensée unique balise en effet le débat de telle sorte quelle confine les opinions divergentes à la marge, cest-à-dire en dehors de cadres de penser retenus : à partir du moment où la pensée unique domine le débat, tout avis dissonant est rangé dans le rang de la contestation sans distinction particulière. Car la pensée unique abolit les nuances et catégorise les opinions en camps facilement identifiables. Le manichéisme symbolique auquel elle renvoie réduit le débat à des clivages simplifiés et à des étiquettes fourre-tout souvent au mépris de leur sens initial : fascisme, gauchisme, gaullisme, écologisme Cette catégorisation des acteurs du débat nest pas sans rappeler par son laconisme et ses amalgames, le style publicitaire des slogans de mai 1968. En même temps, la pensée unique atténue tout ce qui se trouve entre les extrêmes, cest sa dimension consensuelle. Dans cette optique, lémergence du « politiquement correct », en tant queuphémisation du réel, peut être rapprochée du développement de la pensée unique, dont il constitue la traduction sémantique. Le consensus détermine par ailleurs ce qui est bien et mal, en un mot la vérité sur laquelle il nest pas de bon ton de revenir ; il enserre le discours dans un cadre bien délimité au-delà duquel on risque dêtre catalogué et relégué de fait à la marge du débat. Le consensus, fondement culturel de la pensée unique, fonctionne sur le principe de lexclusion (cf. infra) et constitue à ce titre un instrument radical de structuration du débat.

La pensée unique a donc un pouvoir normatif sur le réel. Ce pouvoir se manifeste dans sa capacité à uniformiser les discours, ce qui lui confère une portée subversive. Le prêt-à-penser pratique et consensuel véhiculé par la pensée unique relève dune morale de confort, dun mélange de facilité intellectuelle, de mollesse et de résignation. Le débat ne connaît justement pas de pire ennemi que celui qui létouffe de lintérieur : le consensus. Parce quil a besoin dêtre sans cesse revivifié, le débat meurt de lui-même par le consensus. La pensée unique serait-elle alors une non-pensée, une petite mort de lesprit entré en léthargie ? En tout cas, la complexité croissante du fonctionnement de la société et des problématiques qui en découlent nourrit la pensée unique, en cela quelle apporte des réponses précises à des sujets particuliers par la voix des experts. La pensée unique est aussi dune certaine manière la validation collective du sens apporté par les experts sur des sujets dont la complexité interdit laccès aux non initiés. Or les conclusions dexperts sont sans appel, elle closent le débat ce qui est contraire à son essence.

La pensée unique contre la liberté individuelle

Pour toutes ces raisons, la pensée unique représente une menace potentielle pour lavenir de la démocratie. La pression sociale quelle fait peser sur le libre arbitre exerce une censure inconciliable avec lexigence démocratique de la liberté dopinion. Ceci constitue à proprement parler un totalitarisme, le plus insidieux et le plus tentaculaire peut-être parce quintériorisé en des mécanisme individuels de penser. « Le Léviathan populaire emportera tout si une seule idée habite toute les têtes », souligne Alain. Dès lors que tout le monde pense la même chose, il ny a plus de place pour la différence, le monde devient univoque et la pensée monopolistique. Les citoyens nont plus conscience de leur étrangeté et sombrent dans lidiotie collective (au sens étymologique du terme). Pis, au sens littéral, elle ouvre la voie à toutes les dérives dans la mesure où elle relève dune représentation universaliste du monde : toute autre représentation est un particularisme, elle est la nature les autres sont des coutumes (Hassner). La pensée unique simpose au mépris de la liberté individuelle et se construit en une dynamique de groupe, cest la pensée totalisante.

Si tout le monde pense pareil, plus personne ne pense en réalité. La diversité est une richesse, elle permet de sadapter au changement et de progresser, cest-à-dire de faire des erreurs et de surmonter finalement les écueils qui se présentent à lhumanité. La pensée unique, si on la pousse à son comble, sinterdit toute solution de rechange et rend la première erreur fatale. En tuant le débat, cest la société que la pensée unique sclérose.

Après le complot crypto-judéo-maçonnique, la pensée unique

Lhistoire récente a consacré la fin des idéologies qui ont structuré le débat durant près dun siècle et demi. Face à cette perte de références, léconomisme, sorte davatar libéral, est en passe de simposer comme le seul chemin à suivre vers le progrès. La pensée unique est née de ce fatalisme ambiant de la dictature du « one best way » économique, triomphant devant labsence dalternative crédible. Les médias sont souvent montrés du doigt comme lieu privilégié de la manifestation de la pensée unique. Leur fonction de médiation et de prescription dopinion les place en effet au cur du phénomène. Cependant, cet état de fait ne doit pas faire oublier que la dénonciation de la pensée unique est pour partie instrumentalisée et que ses effets rencontrent un certain nombre de limites. Enfin, la pensée unique représente une menace potentielle pour la démocratie dont elle appauvrit et dévoie lun des fondements, le débat. Ceci incline à penser que son aboutissement ultime puisse mener au totalitarisme.

Toutefois, la pensée unique demeure un objet mal identifié et difficilement cernable, qui tient autant de la représentation collective (au même titre que lopinion publique), que dune réalité tangible. La pensée unique est un thème à la mode depuis une dizaine dannées, comme en dautres temps le fut le « complot crypto-judéo-maçonnique » : cest un cheval de bataille pratique aussi réducteur que le phénomène quil dénonce. Dans cette perspective, il convient de garder un certain recul sur le phénomène et sa dénonciation de manière à éviter de se lancer dans une chasse aux sorcières anachronique et vaine.