La nuit (autrichienne) au musée

Article publié le 5 octobre 2016
Article publié le 5 octobre 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La Longue Nuit des Musées permet aux visiteurs de profiter des centaines de musées autrichiens et des attractions culturelles jusque tard dans la nuit.

Le premier samedi d'octobre a une signification très particulière en Autriche depuis 17 ans : c'est le jour de la Lange Nacht der Museen, la Longue Nuit des Musées. Environ 700 musées autrichiens ouvrent leurs portes jusqu'à une heure du matin, et un ticket acheté permet au visiteur d'avoir accès à autant de musées qu'il le souhaite.

Cette année, environ 360.000 personnes ont profité de l'évènement pour visiter des musées, des galeries, et des institutions culturelles dans tout le pays. L'attraction la plus populaire s'est révélée être le Naturhistorisches Museum (Musée d'Histoire Naturelle, ndlr) de Vienne, qui a ouvert ses splendides portes dorées à près de 11.400 visiteurs, espérant peut-être apercevoir la célèbre Venus de Willendorf, l'une des plus anciennes statues préhistoriques du monde, un artefact important dans la compréhension des débuts de l'humanité. Dans la seule ville de Vienne, 134 institutions ont pris part à l'évènement, des galeries traditionnelles telles que les célèbres galeries Albertine, Leopold et Belvedere, à des musées tels que le susmentionné Musée d'Histoire Naturelle et le Musée Sigmund Freud. D'autres musées plus originaux ont également participé aux festivités, tels que le musée des pompes funèbres, le musée des préservatifs (oui, vous avez bien lu), et plus innocent peut-être, un musée dédié aux boules à neige.   

L'évènement n'est toutefois pas réservé à la capitale.

Dans toute l'Autriche, des institutions ont ouvert leurs portes et accueilli des visiteurs jusque tard dans la nuit. Je peux moi-même témoigner du fait que l'évènement résonne dans tout le pays. Il y a deux ans, je me suis retrouvé à visiter un musée local, pittoresque, certes, mais fascinant, dans la région du Burgenland près de la frontière hongroise. Si le musée en lui-même était très intéressant, la fête qui s'est poursuivie toute la nuit dans les sous-sols fut inoubliable. Entendre un homme chanter "Hey Jude" avec le fort accent du Burgenland est quelque chose qui restera gravé à jamais dans ma mémoire. Cette nuit a beaucoup contribué à l'amour que je porte à ce pays. 

Cette année, l'expérience n'a pas été tout à fait la même à Vienne. Mais cela ne veut pas dire que je ne me suis pas amusé pour autant. L'achat d'un ticket (16€ ou 12€ à tarif réduit) vous donne accès aux 134 institutions viennoises participantes. Armé de ce précieux sésame, la nuit peut commencer. 

J'ai réussi à parcourir quatre musées au total, en commençant par le palais de la Secession (un espace d'exposition), épicentre de la révolution culturelle et artistique dans les années 20. Le bâtiment, surmonté d'un dôme doré, est un symbole du mouvement, et exposait à l'origine les oeuvres de peintres et de sculpteurs tels que Gustav Klint, Joseph Hoffmann, et Max Kurzweil. La Frise de Beethoven de Klimt, qui fait l'objet de la 14ème exposition dédiée au compositeur, est un des trésors abrités par le palais. L'espace principal d'exposition est actuellement dédié à l'artiste berlinoise d'origine géorgienne Thea Djordjadze. Celle-ci a installé son studio dans le palais, créant ainsi un grand espace qui semble refléter la liberté de la créativité de l'artiste. Malgré son bâtiment impressionnant et ses expositions suscitant la réflexion, le palais lui-même n'est pas à la portée de tout le monde. Il n'offre que peu d'informations sur les oeuvres, et peut être un peu rébarbatif pour ceux qui n'auraient jamais visité la galerie auparavant, ce qui peut paraître étrange pour un évènement qui se veut accessible à tous.

Ma seconde visite s'est déroulée à la Maison Mozart, dans l'appartement situé au coeur de Vienne où le célèbre compositeur a passé les deux années les plus productives de sa vie. Malgré la présence d'un nombre très limité d'artefacts ayant appartenu à Mozart, la maison expose néamoins des objets de son époque et explique beaucoup de choses sur la vie et le travail de l'artiste. Elle donne au visiteur un aperçu de la vie privée du compositeur, par exemple de la relation qu'il avait avec son épouse et ses enfants, ainsi qu'avec son père et les autres compositeurs, comme son ami Joseph Haydn, autre grand compositeur autrichien. 

Un court trajet en métro me permet de poursuivre l'expérience, avec les chefs-d'oeuvre de grands maîtres de l'art européen, abrités par le Kunsthistorisches Museum (Musée d'Histoire de l'Art, ndlr). Le musée lui-même est un chef-d'oeuvre, avec ses sols et ses escaliers en marbre, ses corniches élaborées et ses dorures presque animées, qui scintillent dans la lumière, et confèrent au bâtiment une incroyable élégance. Ce sentiment d'élégance est encore accentué par l'orchestre qui joue au pied de l'escalier, près du balcon. 

Il est vrai que les oeuvres d'art n'ont pas la même reconnaissance que d'autres grands musées européens, comme le Louvre, la National Gallery (à Londres, ndlr), le Prado (à Madrid, ndlr), ou d'autres galeries viennoises comme l'Albertine ou Leopold, mais elles permettent néanmoins d'apprendre à percevoir la différence entre l'art Renaissance de l'art Baroque parmi des oeuvres venues de toute l'Europe, de distinguer le triptyque du Christ en Croix de Van de Weyden du Couronnement d'Epines du Christ par Le Caravage. Au premier étage, l'exposition d'art égyptien et de sculpture romaine met également en exergue, de manière claire et concise, l'évolution de l'art et de la civilisation occidentale. 

A quelques pas de là se trouve le Naturhistorisches Museum, après la statue de l'impératrice Marie-Thérèse, qui a donné son nom au square entourant les deux musées. Si la façade du second muséeé rappelle celle du premier, on ne retrouve pas la même splendeur à l'intérieur. 

Au premier étage, on se trouve confrontés à des rangées interminables d'échantillons de minéraux, dont la nature, ou même l'intérêt sont très peu expliqués. Une fois passé le tableau périodique, l'attention se porte sur la préhistoire. Divers artefacts et études présentent la vie des premiers hommes, en particulier en Autriche et en Europe Centrale. C'est dans l'une de ces salles que se cache la Venus de Willendorf. A première vue, la statue parait plutôt grossière, mais après examen approfondi, les traits gravés dans le calcaire paraissent au contraire très réfléchis et recherchés. "Oh, ca n'est que ça", murmure un visiteur. Il semble que l'objet préhistorique et religieux, n'impressionne pas tout le monde. 

Il faut le dire, le musée n'offre pas autant de contenu interactif que d'autres musées d'histoire naturelle modernes, et rend ainsi la plupart des expositions un peu démodées. Par ailleurs, la disposition du musée prête à confusion, et ne paraît pas vraiment aboutie. Par exemple, pour rejoindre la section sur l'évolution humaine, il faut d'abord traverser la section sur la préhistoire. Une nouvelle disposition, plus dans la continuité, aiderait sans doute les visiteurs à mieux suivre et mieux comprendre l'évolution de l'humanité.

Toutefois, mes expériences me poussent à penser que le but de nombreux musées et galeries viennois n'est pas tant d'informer le public, mais surtout d'attirer ceux qui ont la chance d'avoir déja une bonne connaissance du sujet, de l'artiste ou de l'époque présentée. Si l'on ajoute à cela le prix parfois exorbitant du ticket d'entrée, ces musées peuvent paraître plutôt élitistes, et rebuter la plupart des gens. 

L'évènement lui-même est une machine bien huilée, et bien organisée. A Vienne, des navettes emmènent les visiteurs de musées en musées à travers la ville. La chaîne publique qui organise l'évènement, l'ORF, diffuse l'évènement et le suit dans les différentes stations de radio locales afin qu'aucune région ne soit laissée de côté. Et alors que certains critiquent la participation financière à l'évènement de Kronen Zeitung, un journal populiste, celle-ci permet quand même de faire baisser le prix des billets d'entrée dans les grandes institutions, et donne la possibilité à des gens de s'en offrir un, alors qu'ils n'auraient jamais pu le faire en temps normal. Et voilà sûrement l'objectif premier de l'évènement : ouvrir toutes grandes les portes des institutions historiques et culturelles autrichiennes.

La Longue Nuit des Musées semble s'être imposée comme un évènement majeur du calendrier culturel autrichien. Cette année, elle a rassemblé six millions de visiteurs, démontrant encore sa popularité. Le premier samedi d'octobre est devenu une soirée où toute l'Autriche peut honorer tout ce qu'elle a à offrir, et saisit l'opportunité de présenter son histoire, sa culture, et sa personnalité unique à tous les autrichiens, mais aussi tous les nouveaux venus, comme celui que j'étais en octobre 2014.