La mutualisation capacitaire en Europe, un enjeu simplement budgétaire?  

Article publié le 7 janvier 2014
Article publié le 7 janvier 2014

Un Bilan après le conseil européen des 19 et 20 décembre

La politique commune de sécurité et de défense n’avait pas fait l’objet d’un conseil européen spécifique depuis 2008 : crise oblige, les questions économiques et financières occupaient le devant de la scène. Dans un climat marqué par l’intervention française en Centrafrique et les troubles ukrainiens, les chefs d’Etat Européens se sont réunis à Bruxelles les 19 et 20 décembre  derniers avec, pour certains, l’ambition d’accroître la coopération militaire. Le Président François Hollande a su tirer partie des récentes interventions françaises pour que ce sujet  complexe et délaissé retrouve le centre de l’attention.

La question budgétaire est, bien entendu, au cœur des réflexions sur la mutualisation capacitaire. Dans une Europe endettée, où l’austérité est de mise, les citoyens peuvent avoir du mal à accepter l’importance des dépenses militaires. Les maintenir implique de couper dans d’autres budgets, consacrés, peut-être, aux dépenses sociales ou de soutien aux entreprises. Pourtant, les technologies de défense innovantes et l’irruption de nouveaux acteurs sur la scène internationale interdisent de renoncer à une véritable puissance militaire en Europe. Dans ce contexte, le maintien de 28 armées européennes, côte à côte, peut avoir quelque chose d’absurde : pourquoi ne pas mutualiser les capacités militaires, afin d’accroître la force de frappe tout en diminuant les coûts ? En effet, l’industrie militaire, coûteuse en investissements de départ, est un exemple typique d’économies d’échelle. Les conclusions du dernier  Conseil Européen ont souligné cette dimension, tout en réitérant la nécessité « d’éviter les doublons »

Mais, si la question des dépenses et de l’endettement est centrale dans le processus d’approfondissement de l’Europe, les questions de sécurité et de défense imposent de poser le problème dans d’autres termes. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’Europe a bénéficié de la protection militaire des Etats-Unis sous la bannière de l’OTAN. Si ce partenariat doit demeurer, comme le soulignent les décisions du conseil européen, l’ancien équilibre n’est plus : les Etats-Unis se recentrent depuis quelques années sur le théâtre pacifique. Derrière la question de la mutualisation capacitaire se profile donc celle de l’autonomie stratégique de l’Union Européenne, qui ne peut plus se reposer entièrement sur ses alliés Américains tandis que des troubles  perturbent les équilibres géostratégiques régionaux aux portes de l’Europe.  Mais les positions des Etats Européens face à ce problème divergent. Le Royaume-Uni, notamment, qui est pourtant un acteur-clé de la défense européenne, continue à privilégier fortement l’alliance atlantique. Les experts français, au contraire, ont forgé la notion « d’Europe de la défense », belle expression malheureusement intraduisible, qui désigne ce vers quoi les efforts de l’UE en matière militaire devraient tendre…

En outre, L’Union Européenne constitue à la fois l’exemple d’organisation régionale le plus abouti au monde, et le premier pourvoyeur d’aide humanitaire. Plus qu’aucune autre grande puissance, l’Union européenne a la possibilité d’intégrer la politique de défense au cœur d’une vision cohérente et harmonisée de sa place sur la scène internationale et des valeurs qu’elle souhaite y défendre.

Mais les armées constituent l’un des éléments les plus forts d’identification à un Etat-Nation. La nature fragile et innovante de l’UE bute sans cesse sur les questions des identités nationales. L’organisation même d’un Conseil Européen le prouve : si les Etats cherchent à prendre des décisions communes, ils continuent à exercer en premier lieu leurs missions nationales. Ainsi, le premier ministre belge avait assuré François Hollande d’un soutien en Centrafrique. Mais l’annonce inopportune de cette nouvelle par le président français, avant que le chef du gouvernement belge n’ait pu en avertir ses troupes a irrémédiablement compromis cette collaboration. Comme l’a rappelé David Cameron dans sa conférence de presse à l’issue du conseil, les « Etats-Nation restent le cadre de déploiement des opérations militaires.»

La mise en commun des capacités militaires n’est assurément pas qu’une question d’économie. Il oblige une fois de plus à s’interroger avec acuité sur ce que les pays européens veulent choisir comme dénominateur commun.