La mise en bière des étudiants hollandais

Article publié le 28 mai 2013
Article publié le 28 mai 2013
Par un après-midi ensoleillé, une étudiante raconte qu’elle n’a pas besoin d’ alcool pour s’inscrire dans un syndicat, pendant qu’une autre est en train de vomir dans un seau dans un bâtiment désaffecté du centre. Reportage à Utrecht dans le joyeux bordel des syndicats étudiants hollandais.

C’est un samedi après-midi ensoleillé à Utrecht, au centre des Pays-Bas. De l’autre côté d’un petit parc du centre-ville se trouve un large édifice en briques, siège du syndicat étudiant Unitas Utrecht. A l’intérieur, une odeur nauséabonde de bière périmée et de tabac froid. C’est inhabituel, pour certains, d’être ici un samedi, et pourtant c’est un jour de célébration pour les membres de l’association Brabants (Brabants Genootschap) d’Unitas, un groupe d’amis de la région Brabant au sud du pays.

« La mousse, ça compte pas »

Les dix jeunes hommes à l’intérieur sont habillés à l’identique et leur fort sens de la communauté ne s’arrête pas seulement à leur tenue vestimentaire. « Ces gars sont mes meilleurs amis », déclare Joost, un étudiant en droit de 21 ans, avec un grand sourire. C’est ce que recherche la plupart des candidats lorsqu’ils rejoignent une association étudiante. Avec environ 64 000 jeunes qui étudient actuellement à Utrecht, il est facile de se perdre lorsque l’on arrive dans la ville en première année. « Quand j’ai fait mon entrée à l’université, tous les syndicats étudiants ont organisé des portes ouvertes », continue Joost. « Je les ai tous visités mais c’est ici que j’ai pu m’imaginer boire un verre dans cinq ans. »

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« Boire un verre », voilà ce que font ces gars depuis 14h00 et ça vient tout juste de commencer. Derrière le grand bar en bois du sous-sol, l’un des « Brabanders » prépare 12 pintes de bière…pour un seul type. Pendant que les autres entonnent une chanson à boire, un des Brabanders descend la première pinte cul-sec. Il repose prestement le verre vide avec un sourire et vide le second en quelques secondes. « Tu dois continuer à boire des pintes jusqu’à ce que tu vomisses – boire que de la mousse ne compte pas », explique Roel, un étudiant en psychologie. Quelques minutes, sept rounds et 3 litres et demi plus tard, le sourire disparaît. Le seau devient soudainement utile, et le challenger est acclamé dans un tonnerre d’applaudissements.

Carpe Diem, mon frère

A Utrecht, une grande majorité de la vie culturelle se concentre autour de la vie étudiante. Les « Studentenverenigingen », qui se traduit approximativement par « syndicats étudiants », sont indépendants, dirigés par et pour les étudiants. Certains organisent des évènements en rapport avec leurs études, mais la plupart d’entre eux remplissent une fonction sociale. Leur rôle dans l’organisation de fêtes, de dîners, de nuits arrosées, de voyages et plus encore, polarise l’attention sur une critique unanime : ces mecs ne pensent qu’à faire la fête. Certains syndicats ont plusieurs centaines d’années et beaucoup de traditions sont toujours en place. C’est donc l’histoire, et une différence entretenue depuis des siècles vis à vis d’autres assoc’ étudiantes, qui font que ces Studentenverenigingen sont uniques.

L’histoire des syndicats d’Utrecht commence il y a deux siècles, à l’époque où il n’existe qu’un seul syndicat pour rassembler les impétrants. Nous sommes au 19ème siècle et les syndicats se composent alors uniquement de fils à papa. Cent ans plus tard, le syndicat se scinde en deux : Unitas Studentenvereniging et Utrechtsch Studenten Corps (USC), chacune conservant leurs propres règles.

« J’avais besoin d’un environnement social en dehors de mes études », dit Max.

A l’USC, les premières années portent le costume, se font bizuter en étant forcé à rester toute la nuit dans les soirées, quoi qu’il arrive. Plus tu es vieux, moins les règles sont strictes. Et plus les vêtements deviennent décontractés. Unitas est en partie contrôlé par l’université et se retrouve donc financé pour alimenter les principaux postes du syndicat. Des règles les différencient des autres. Quelques unes entre toutes : interdiction de s’adosser au bar, par respect pour le barman. Les téléphones, symboles de virtualité, sont interdits pendant les fêtes. Après tout, tu es là-bas pour profiter du moment présent avec l’association.

Interdiction de s’adosser au bar, par respect pour le barman.

Tous les membres du syndicat que nous avons rencontré au cours de notre journée à Utrecht s’accordent à dire qu’ils se sont inscrits pour faire de nouvelles rencontres. « J’avais besoin d’un environnement social en dehors de mes études », précise Max, étudiant en maths. Une ancienne membre de Sjaakie avoue qu’une fois qu’elle s’est fait de nouveaux amis, elle n’y est jamais retournée. Un de ses amis, qui n’a jamais été inscrit, considère que les syndicats ne sont qu’un prétexte pour faire la fête : « Ce n’est qu’une excuse pour boire à outrance, je n’en ai pas besoin, donc pourquoi m’inscrire ? »

Tout le monde n’est pas d’accord. « Comparés aux fraternités et aux associations étudiantes américaines, les syndicats hollandais ont beaucoup plus de traditions », affirme Maggie. « Aux États-Unis, ils sont centrés sur la boisson, alors qu’ici ils proposent des activités plus diversifiées. » Soit du chant, des règles de comportement, des engagements et des initiations.

Pendant la fameuse « semaine d’intégration » avant l’inscription, les règles sont édictées pour l’occasion, mais les détails ne sont strictement pas partagés en dehors des syndicats. « C’est un peu mystérieux et exclusif, et ça rend la chose amusante », ajoute Max. De ce que nous avons pu voir en un jour, faire partie d’un syndicat étudiant à Utrecht est un moyen de rencontrer des gens et de profiter de son temps libre, que ce soit en jardinant (comme l’a fait un des syndicats quand nous l’avons visité), en faisant du réseautage, ou en battant le record de bières avalées avant de vomir. 

Cet article fait partie d'une édition spéciale consacrée à la ville d'Utrecht et en partenariat avec le réseau du Forum des journalistes européens (FEJS)

Photos : courtoisie de © Maresa Mayer