« La majorité des Italiens reste europhile »

Article publié le 20 mai 2014
Article publié le 20 mai 2014

Com­ment se pré­sentent les élec­tions eu­ro­péennes en Ita­lie ? Un duel entre le Mouvement 5 étoiles et le Parti démocrate ? Nous avons posé la ques­tion à Vin­cenzo Ema­nuele, cher­cheur pour le Centre ita­lien d’études élec­to­rales (CISE).

Les dés sont jetés. Après une cam­pagne élec­to­rale plu­tôt dis­crète, si l’on ou­blie les dé­cla­ra­tions en­flam­mées  de ces der­niers jours, l’Ita­lie est en­trée dans la der­nière ligne droite des élec­tions au Par­le­ment eu­ro­péen. À quelques jours seule­ment du vote du 25 mai, les son­dages an­noncent un duel entre le Parti dé­mo­crate de Mat­teo Renzi et le Mou­ve­ment 5 étoiles de Beppe Grillo. Forza Ita­lia, qui se dé­com­pose au­tour de son lea­der, et se­coué par les af­faires ju­di­ciaires, est lui en chute libre. Qui plus est, le pays, qui pren­dra la pré­si­dence du Conseil de l’UE pour six mois avec toutes les par­ti­cu­la­ri­tés qu’on lui connaît, se pré­pare à af­fron­ter les élec­tions les plus im­por­tantes de son his­toire avec les mêmes spectres que le reste du conti­nent : l’abs­ten­tion, l’eu­ros­cep­ti­cisme et un cli­mat de mé­fiance vis-à-vis des par­tis, des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes et sur­tout de la mon­naie unique. Nous avons abordé tous ces su­jets avec Vin­cenzo Ema­nuele, cher­cheur pour le Centre ita­lien d’études élec­to­rales (CISE).

ca­fé­ba­bel : À la veille des élec­tions eu­ro­péennes, on an­nonce un duel entre Renzi et Grillo, un avan­tage pour Renzi sur le Mou­ve­ment 5 étoiles. Ber­lus­coni se re­trouve lui comme la cin­quième roue du car­rosse. Que va-t-il se pas­ser ? Y aura-t-il des sur­prises, des come backs comme on a déjà pu en voir ?

Vin­cenzo Ema­nuele : Tous les son­dages montrent une large avance du Parti dé­mo­crate sur le Mou­ve­ment 5 étoiles, un ré­sul­tat que confirme notre centre d'études. Il faut quand même faire at­ten­tion à la sous-re­pré­sen­ta­tion sys­té­ma­tique du Mou­ve­ment 5 étoiles dans les son­dages té­lé­pho­niques.

ca­fé­ba­bel​ : Le parti de Grillo pour­rait-il aug­men­ter son score aux élec­tions ?  

Vin­cenzo Ema­nuele : Oui, à la sor­tie, des urnes le M5S pour­rait faire des scores plus im­por­tants, tout comme l’an­née der­nière. À mon avis, il pour­rait même dé­pas­ser son score de fé­vrier 2013, 25,6%. Si les élec­teurs voient vrai­ment ces élec­tions comme un duel, on pour­rait as­sis­ter à un rap­pro­che­ment des élec­teurs du centre-droite vers le M5S afin de contrer le Parti dé­mo­crate. D’autres sur­prises pour­raient venir des plus pe­tits par­tis, tels que la Ligue du Nord, les Frères d’Ita­lie ou la Liste Tsi­pras qui luttent pour at­teindre les 4%. En théo­rie, ils peuvent tous at­teindre ce score. Dans la lo­gique des élec­tions eu­ro­péennes, que l’on dé­crit comme étant de « se­cond ordre », le vote est plus libre et moins stra­té­gique puisque ce n’est pas le gou­ver­ne­ment na­tio­nal qui est en jeu.

ca­fé­ba­bel : En Ita­lie, ces élec­tions sont-elles liées à la dy­na­mique po­li­tique na­tio­nale, ou plu­tôt per­çues comme in­dé­pen­dantes ?

Vin­cenzo Ema­nuele : Chez nous, les élec­tions sont tou­jours un test à l’échelle na­tio­nale, sur­tout pour le gou­ver­ne­ment au pou­voir. Les  élec­tions eu­ro­péennes sont donc, en pre­mier lieu, per­çues dans cette lo­gique. Ce­pen­dant, il ne faut pas ou­blier que des par­tis comme la Ligue du Nord ont basé leur cam­pagne sur la ques­tion de la mon­naie unique en pro­fi­tant de la mé­fiance lar­ge­ment ré­pan­due vis-à-vis de l’euro. En­vi­ron un tiers des Ita­liens vou­drait re­tour­ner à la lire. En ce sens, les élec­tions de 2014 se­ront les pre­mières « vraies » élec­tions eu­ro­péennes, c'est-à-dire, les pre­mières pour les­quelles les ques­tions eu­ro­péennes sont au centre de la scène, même si les ques­tions na­tio­nales res­tent bel et bien pré­sentes.

Le vote sanc­tion­nera-t-il la po­li­tique na­tio­nale ita­lienne ?

ca­fé­ba­bel : D’après la plu­part des son­dages, les jeunes élec­teurs choi­sissent le Mou­ve­ment 5 étoiles. Com­ment ex­pli­quez-vous cela ?

Vin­cenzo Ema­nuele : Ce n'est pas nou­veau. Déjà l’an­née der­nière les jeunes avaient pré­féré le M5S. C'est parce qu'ils s’in­té­ressent moins à la po­li­tique, et comme ils la voient comme éloi­gnée d’eux, un peu sale et cor­rompue, ils se tournent plus fa­ci­le­ment vers le M5S. L’élec­to­rat du Parti dé­mo­crate est au contraire plus âgé. Ceci s’ex­plique par le fait que les ca­té­go­ries so­cio­pro­fes­sion­nelles de ré­fé­rence sont les membres de la fonc­tion pu­blique et les re­trai­tés, chez qui les dé­mo­crates sont lar­ge­ment de­vant. C’est aussi un symp­tôme du vieillis­se­ment de la gé­né­ra­tion de so­cia­listes de 1968 : toute une gé­né­ra­tion plu­tôt si­tuée à gauche est au­jour­d'hui âgée d'en­vi­ron 65 ans.

ca­fé­ba­bel :​ Grillo a ex­primé des po­si­tions an­ti­eu­ro­péennes bien qu’il n’adhère pas au pro­jet eu­ros­cep­tique mené par Ma­rine Le Pen avec la Ligue du Nord. Si les jeunes pri­vi­lé­gient le M5S, peut-on y voir une ma­ni­fes­ta­tion d'un sen­ti­ment anti-eu­ro­péen chez la jeune gé­né­ra­tion ?

Vin­cenzo Ema­nuele : Il faut faire at­ten­tion quand on parle des jeunes. L’une des va­riables es­sen­tielles à prendre en compte est le ni­veau d’ins­truc­tion. Ceux qui sont allés à l’uni­ver­sité et qui ont par­ti­cipé au pro­gramme Eras­mus ont ten­dance à dé­ve­lop­per une plus grande ou­ver­ture au monde ex­té­rieur et sont plu­tôt eu­ro­philes. En re­vanche, ceux qui sont moins ins­truits sont plus sen­sibles au dis­cours eu­ros­cep­tique, mais je ne crois pas que les élec­teurs du M5S soient for­cé­ment contre l’Eu­rope. Les prin­ci­pales mo­ti­va­tions qui guident le vote pour le M5S sont un sen­ti­ment anti-classes et la lutte contre les par­tis tra­di­tion­nels. Des ques­tions plus na­tio­nales qu’eu­ro­péennes.

ca­fé­ba­bel : En pre­nant en compte l’en­semble des listes qui ont ex­primé des vues eu­ros­cep­tiques, est-il ris­qué de dire que l’eu­ros­cep­ti­cisme est un sen­ti­ment bien ré­pandu dans notre pays ?

Vin­cenzo Ema­nuele : On ne peut pas nier que c’est un sen­ti­ment en forte crois­sance, mais il ne faut pas trop se la­men­ter sur notre sort, il suf­fit de re­gar­der les don­nées de l’Eu­ro­ba­ro­mètre pour se rendre compte que dans le reste de l’Eu­rope, les tendances sont beau­coup plus fortes. D’autre part, je se­rais étonné de ne pas voir l’eu­ros­cep­ti­cisme aug­men­ter après 6 an­nées de crise et de po­li­tiques d’aus­té­rité. Les par­tis comme la Ligue, le M5S ou Forza Ita­lia ins­tru­men­ta­lisent ce sen­ti­ment et dé­ve­loppent sim­ple­ment un mé­ca­nisme d’auto-ren­for­ce­ment en cris­tal­li­sant chez de nom­breux élec­teurs des sen­ti­ments né­ga­tifs vis-à-vis de l’Eu­rope. Tou­te­fois, comme le montre le der­nier son­dage du CISE, 1 élec­teur sur 3 veut sor­tir de l’Euro et moins d’1 sur 5 voit l’UE comme « un mal ». La ma­jo­rité des Ita­liens reste donc eu­ro­phile...

ca­fé­ba­bel : Que peut-on dire de la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions eu­ro­péennes ? L’Ita­lie suit-elle aussi la mode de l’abs­ten­tion ?

Vin­cenzo Ema­nuele : Le taux de par­ti­ci­pa­tion sera certes faible, mais ce qui compte c’est de com­prendre à par­tir de quel seuil on peut consi­dé­rer que la par­ti­ci­pa­tion est très faible.

ca­fé­ba­bel : C'est à dire ?

Vin­cenzo Ema­nuele : Je m’ex­plique : aux élec­tions de 2008, la par­ti­ci­pa­tion était de 80%. Pour les eu­ro­péennes de 2009 c’était 65%, soit 15 points en moins. Si la ten­dance reste la même, la par­ti­ci­pa­tion de­vrait être de 60% cette année étant donné qu’aux élec­tions de 2013 elle était de 75%. En par­tant de là, nous pou­vons dire qu’une par­ti­ci­pa­tion in­fé­rieure à 60% se­rait un mau­vais ré­sul­tat, alors qu’une par­ti­ci­pa­tion entre 60% et 65% se­rait jugée plu­tôt po­si­tive. N’ou­blions pas non plus que, mal­gré une forte baisse ces 20 der­nières an­nées dans les autres pays, le taux de par­ti­ci­pa­tion des Ita­liens a été classé 4e d’Eu­rope en 2009 der­rière le Luxem­bourg, la Bel­gique et Malte. Nous avons donc le taux de par­ti­ci­pa­tion le plus élevé parmi les pays les plus peu­plés de l'union (Al­le­magne, France, Es­pagne, Royaume-Uni, Po­logne).