La mafia européenne : cinq nouvelles tendances

Article publié le 23 mai 2011
Article publié le 23 mai 2011
L’avant-garde de la criminalité organisée est moderne et mondialisée. Au niveau européen, le crime élevé au rang de système n’est plus seulement un phénomène marginal concernant uniquement l’Italie et appelé « mafia ». Les holdings du crime ont étendu leurs tentacules à travers toute l’Europe, parlent plusieurs langues et profitent du retard législatif de l’Europe. Eclairage en cinq points.

1) La mafia italienne a ses disciples

L’événement emblématique fut le massacre de Duisburg en 2007. L’Europe s’est rendu compte que les mafias ressemblaient toujours plus à des entreprises transnationales gérant des biens et des services. Trafic de drogue, prostitution, traite d’êtres humains, contrefaçon de biens et de monnaie constituent les activités principales des nouveaux criminels des 27 pays de l’UE. Le « Global Risk Report 2011 » parrainé par le Forum économique mondial relève le chiffre d’affaires imposant de 311 milliards d’euros. Sa répartition peut surprendre : près du 80% de ces trafics sont concentrés en Espagne (90,1 milliards), en Italie (81,5 milliards) et au Royaume-Uni (45,2 milliards). Les organisations criminelles opérant dans d’autres pays, en particulier dans les Balkans et les pays de l’Est, s’inspirent de plus en plus du modèle criminel mafieux italien basé sur l’extorsion, la menace, la corruption et le contrôle des marchés et du territoire en général.

2) Les cinq routes du crime organisé en Europe

Selon la dernière estimation d’EUROPOL sur la menace du crime organisé dans l’Union (European Organised Crime Threat Assessment, 2011), on peut tracer une carte de « l’Europe du crime » et de son économie parallèle. La police européenne a identifié les 5 centres logistiques principaux (« hub ») du crime organisé, nommés selon leurs coordonnées géographiques : Pays Bas-Belgique (Nord-Ouest), Républiques Baltiques (Nord-Est), Sud de l’Espagne-Portugal (Sud-Ouest), Sud de l’Italie (Sud) et enfin Bulgarie-Roumanie-Grèce (Sud-Est). C’est précisément ce dernier qui a connu récemment le développement le plus grand grâce à la consolidation des trafics le long de voie de la Mer Noire, à la prolifération des routes des Balkans et à l’augmentation de l’immigration illégale depuis la Grèce.

 

3) Un réseau informel mondialisé et pluriethnique

Le rapport a particulièrement mis en évidence la fluidité caractérisant l’activité des organisations criminelles européennes. Celles-ci sont prêtes non seulement à mettre sur pied des réseaux pluriethniques (lorsque les routes de la criminalité traversent plusieurs pays), mais également à diversifier leurs activités, comme le font les trafiquants de drogue qui fabriquent de la fausse monnaie pour s’autofinancer. Il faut souligner, toutefois, le rôle crucial des organisations criminelles extracommunautaires promouvant toutes sortes de trafics illicites vers l’Europe : de celui de drogue (géré principalement par des groupes d’Afrique de l’Ouest et d'Albanie) à la traite d’êtres humains (alimentée par des groupes nigérians et chinois). Avec leurs activités, ces organisations ne minent pas seulement l’économie saine du Vieux Continent (déjà éprouvée par la crise économique) mais constituent également une menace pour les principes fondateurs mêmes de l’Union européenne qui s’est engagée à créer un « espace de liberté, sécurité et justice ».

4) L'UE est à la traîne

Dans le domaine de la sécurité, l’UE a surtout mis l’accent sur la lutte contre le terrorisme ces dernières années, peinant à cerner le phénomène moins visible et moins flagrant de la criminalité organisée de type mafieux. Dans le rapport EUROPOL, le mot « mafia », dans sa version adjectivale anglaise (« mafia-type »), n’est cité que deux fois, le terme plus général de « italian criminal group » lui ayant été préféré. L’Italie est certainement le pays connaissant le mieux et depuis plus longtemps le crime organisé, à tel point qu’elle s’est dotée d’une législation d’avant-garde dans ce domaine. Les groupes criminels du Sud de l’Italie à eux seuls sont considérés par EUROPOL comme un « hub » spécifique du crime, alors que les quatre autres « hub » regroupent chacun plusieurs pays. La mafia italienne participe à large échelle à la contrefaçon de monnaie, au trafic d’armes et de drogue, à la gestion de l’immigration clandestine et au trafic illicite de déchets toxiques vers les pays de l’Est ou d’Afrique. C’est ainsi que l’appel le plus pressant pour que l’UE s’engage dans une lutte efficace contre les mafias ainsi que les premiers résultats émanent de l’Italie.

5) Trouvez de nouveaux instruments de lutte

A la suite d’une entrevue avec le prêtre anti-mafia italien Don Ciotti, la Commissaire européenne aux affaires intérieures, Cecilia Malmström, a promis qu’en 2011 l’Union se doterait de normes spécifiques pour la confiscation et la réutilisation des biens du crime organisé. En outre, la Commissaire a chargé la députée européenne Rita Borsellino (sœur de Paolo Borsellino, juge italien assassiné par la mafia sicilienne) de rédiger le rapport « Stratégie de sécurité interne de l’Union européenne ». Mais les difficultés ne sont pas moindres : le crime organisé (en particulier celui de type mafieux) devient toujours moins violent et toujours plus « affairiste » et, par conséquent, requiert ainsi des instruments de lutte plus subtils dont l’Europe ne dispose pas encore (en Italie, il existe des crimes spécifiques tels que « association mafieuse » ou « responsabilité externe à une association mafieuse » que d'autres pays n'ont pas implanté dans leur système pénal). Enfin, certains pays comme la Grande Bretagne posent des limites sévères à toutes les mesures restreignant la liberté personnelle et la protection de la vie privée.

Photo : Une : (cc) sacks08/flickr; Carte : (cc) Global Risk Report 2011