La lutte de HC pour la liberté et contre une Union européenne centralisée

Article publié le 3 juin 2009
Article publié le 3 juin 2009
Par Marie Krpata Pour le scrutin de juin, les autrichiens de 16 ans peuvent aller voter. S’approprier les voix des plus jeunes est alors un véritable enjeu pour les partis de tous bords. « HC Strache » excelle à ce jeu. Le chef du parti d’extrême-droite autrichien FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs) a ainsi posté sur son site, une vidéo You-tube où l’on le voit rapper.
Un rap sur la vision qu’a le premier parti d’extrême-droite autrichien de l’Union européenne et dans lequel, sur un fond d’hymne européen remixé version moderne, l’on entend « l’Occident aux chrétiens ». De son vivant, Jörg Haider (ancien chef du deuxième parti d’extrême-droite autrichien BZÖ – Bündnis Zukunft Österreich, décédé en octobre 2008 dans un accident de voiture avec un taux d’alcoolémie important), décrédibilisait Strache, qui n’était d’après lui, qu’une pâle copie de l’ « original », c’est-à-dire de lui-même. Effectivement, ces derniers temps Strache singe le fêtard Haider, en s’amusant dans des discothèques viennoises pour s’approcher de son électorat potentiel. La provocation, la démagogie, le « coup de gueule », la tendance au scandaleux, la caricature voilà des outils que « HC » maîtrise à merveille. Il l’a montré lors des dernières élections en Autriche en octobre 2008, où pour la première fois les jeunes de 16 ans avaient le droit de vote et où beaucoup parmi eux ont manifesté leur adhésion aux propos de l’extrême-droite. Au regard de ce succès, HC s’essaie désormais à un nouveau genre, la bande dessinée, pour cibler le plus jeune électorat…

Bienvenue dans un monde peut-être « un peu exagéré, mais (…) ce qui paraît aujourd’hui exagéré pourrait bientôt devenir la réalité ». C’est ainsi que Heinz-Christian Strache, introduit la bande dessinée envoyée par courrier aux jeunes électeurs potentiels autrichiens. A la lecture on comprend très vite les libertés prises par le rédacteur. Dès l’entrée en matière en tout cas, l’histoire paraît prometteuse. Accrochez-vous bien.

hc.jpgNous nous trouvons dans un système solaire auquel appartiennent plusieurs planètes telles que la planète grise et la planète bleue qui gravitent autour de la planète centrale. Cette dernière essaie de centraliser vers elle, sur le plan administratif et financier, les « planètes membres ». Vous aurez compris que cette planète centrale n’est autre que l’Union européenne et la planète bleue se trouve être l’Autriche que le scepticisme envers la politique de cette première, a en quelque sorte rendu irréductible. La planète grise cependant a succombé à ses offres alléchantes. Seulement, la planète bleue n’est pas à l’abri de visites impromptues de la part de commissaires européens facilement reconnaissables à leur grosse bedaine, leur tête auréolée des étoiles européennes, leurs bagues aux doigts, leur face de cochon, leur grosse chaîne autour du cou avec comme pendentif le symbole de l’euro, leurs lunettes de soleil et l’incontournable cigare entre les dents. Bref, un condensé du riche décomplexé, appelé à certains moments « sa décadence » et à d’autres « votre hypocrisie ». Si HC parvient, dans un premier temps, à se débarrasser du pédant commissaire européen qui se plaint d’un manque d’hospitalité, en le congédiant avec ces mots : « Nous ne sommes accueillants qu’avec les hôtes qui se comportent comme tels ! », ces commissaires se veulent de plus en plus pressants quant à la signature du traité de Lisbonne par l’Autriche.

commissaire.jpgQuel but poursuivent les commissaires? C’est simple, le bien convoité avant tout est l’eau de source autrichienne. Mais il ne faut pas oublier « la liberté, la démocratie, la neutralité (et) la monnaie » qui sont des biens si chers à notre HC et qu’il voit en péril avec l’adoption sur la planète bleue du traité modificatif. D’ailleurs sur la planète bleue, on paye encore en Schilling et notamment pour s’acheter le « Kronen Zeitung », journal qui « en vaut le coup » d’après notre héros. Le Kronen Zeitung a longtemps été le journal le plus lu en Europe, comparé au nombre d’habitants d’un pays. Populiste, il véhicule les amalgames entre criminalité et immigration et a toujours été un facteur à prendre en compte lors d’élections en Autriche. Bref, notre héros est donc un assidu lecteur de la « Krone » et ne fait aucunement confiance au Standard, journal de la gauche libérale, pro-européen qui prétend qu’une fois que le traité de Lisbonne sera adopté, il y aura « plus de transparence et plus de démocratie ».

luxure_et_drogue3.jpgUne visite s’impose aussi sur la planète centrale, pour voir comment vivent les représentants du peuple (Volksvertreter), ou, comme ils sont appelés ici, « traitres du peuple » (Volksverräter) qui « malgré la trahison, la bêtise et les scandales, (…) parviennent à se faire élire à des postes très bien payés ». Il y a effectivement un monde entre la planète grise et la planète centrale. Cette dernière reluit d’argent, d’argent du contribuable. Cet argent est enfermé par deux énormes mains de squelette, s’apparentant à des griffes de rapaces, et trône au-dessus de cette planète une énorme tête de mort qui ricane méchamment et qui prend les contours architecturaux du Parlement européen de Strasbourg. L’Atomium bruxellois aussi gravite autour de la planète centrale. Népotisme, corruption, consommation de cocaïne, luxure et gaspillage y sont de mise. Si on a compris que les moyens dont disposent les commissaires viennent des contributions des Etats membres, on peut se demander pour quoi ils sont payés. Très simplement, ils sont payés pour élaborer des « trucs sans intérêt » comme « l’interdiction des ampoules ou le règlement relatif au diamètre des pommes ». Sachez même qu’il existe un règlement relatif « aux sièges de tracteurs, à l’incurvation des bananes ou sur l’importation de bonbons au caramel qui comporte 26 911 mots comparé à la déclaration d’indépendance des Etats-Unis qui en comporte 1 300 ».

traite.jpgEn rentrant de son aventure sur la planète grise, les députés de la planète bleue ont adopté le traité modificatif. HC est désabusé et s’en remet à l’espoir que représentent les élections de 2009. Comme Strache le dit dans son clip : « le jour viendra de débourser mais auparavant il y a des élections ». Justement cette bande dessinée a été élaborée pour les élections 2009, dans l’espoir d’éclairer les lecteurs sur le fonctionnement de l’Union européenne et d’obtenir leur voix le jour J.

Que proposent les commissaires en échange des concessions à faire par la planète bleue ? Ils proposent de l’argent sous forme de fonds européens, mais dont le montant est bien inférieur à la contribution de chaque pays.

la_dure_vie_d_un_commissaire.jpgHeureusement que la planète bleue n’est pas livrée à elle-même, mais peut compter sur un véritable héros, semblable à superman. Tout comme lui, il porte une cape et des insignes sur le torse, sauf que pour le défenseur de la liberté et de la lutte contre le centralisme européen ces insignes, sont « HC » et sont jaunes sur fond bleu. Yeux bleus, musclé, tablettes de chocolat, biceps imposants, cet homme a tout pour plaire. Et comme si cela ne suffisait pas, il a également le goût de l’aventure, et le courage aussi, figure parmi ses qualités. Ainsi, préoccupé pour sa planète, il décide de partir en mission sur la planète grise - qui est en fait l’Autriche, mais après l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne - afin de se rendre compte directement des conséquences qu’implique la signature de celui-ci. La situation est évidemment déplorable. Les autochtones y sont devenus une minorité alors que la planète regorge de chaînes alimentaires hindoues, chinoises, juives, turques et américaines. La forte présence d’antennes paraboliques sur les maisons qui permettent aux habitants étrangers de rester en contact avec leur pays d’origine par le moyen de la télévision, et servant occasionnellement d’étendoir pour leur linge, défigure également le paysage urbain auparavant si accueillant. Sur le symbole de Vienne, la cathédrale St Etienne, trône un demi-croissant et elle s’est vu annexer deux minarets. La situation sur la planète grise a dégénéré sérieusement, on y voit des drapeaux turcs et homosexuels, rien ne va plus ! De manière générale la société dépeinte est dépravée. La gauche ainsi que les Verts, visiblement au pouvoir depuis trop longtemps, ont laissé se produire les conséquences d’une tolérance sans bornes. Résultat : les trottoirs et stations de métro sont jonchés de seringues, de préservatifs usagés et d’excréments. De plus, les murs sont tagués de « compatriotes allez-vous en, les étrangers entrez donc ». A quoi d’autre aurait-on pu s’attendre avec ces deux partis, insensibles au patriotisme si cher à notre héros ? Ah vraiment, pas étonnant de retrouver la planète grise dans cet état puisque comme le dit HC « Les Verts préfèrent les escrocs des autres planètes plutôt que nos honnêtes compatriotes », « ils préfèrent que notre identité se dissolve dans un esprit multiculti ». « La patrie dans le cœur, de la merde dans la tête » peut-on encore lire sur le papier toilette utilisé par une créature abjecte verte, fumant un joint, piercing dans les oreilles et dans le nez, assis aux toilettes et donnant libre cours à ses flatulences. L’on voit également des demandeurs d’asile et mendiants « professionnels », des entremetteurs de mariages forcés et des dealers. Même un nouveau droit a été instauré sur la planète grise : des lapidations sont désormais à l’ordre du jour pour les femmes adultères, les mangeurs de porc et les buveurs de bière. De plus, la planète centrale est devenue une entité qui pense pour les citoyens de la planète grise. Résultat : « Plus de responsabilité personnelle. En contrepartie il y a nos lois et nos règlements », explique un commissaire européen. Exactement ce que veulent éviter les habitants de la planète bleue, qui craignent plus que cela, « l’adhésion de la Turquie et d’Israël » et avec ça « la progression de l’islamisme radical, plus d’immigration et l’Union européenne en plein milieu du sanglant conflit du Moyen-Orient. Super ! Il n’y a que le FPÖ (et donc HC et ses amis) qui (sont) contre cette folie. »

mannekin_pis.jpgSi l’Europe est loin d’être une construction parfaite, HC Strache la diabolise à outrance. Il en fait une entité non crédible et incapable. Il joue sur les instincts primaires des lecteurs, sur l’humour et la dérision, mais cette bande dessinée suinte surtout la haine, une haine de ceux qui pensent autrement. Dès la première page le FPÖ se défend en annonçant que ces 62 pages ne sont pas une « publicité pour un parti » mais qu’il s’agit de montrer comment le FPÖ voit l’Union européenne. Si aucune explication sérieuse sur le fonctionnement de l’Union européenne et sur ce qu’elle a apporté à l’Autriche n’y est faite, elle joue sur les préjugés des Autrichiens mais n’a aucune vocation pédagogique. L’Europe que nous dépeint le FPÖ est abjecte mais que propose-t-il à la place ? Il se sent finalement bien dans l’opposition pour critiquer ceux qui de toute façon ont mauvaise presse dans un des pays les plus eurosceptiques. Il préfère la réaction à l’action. D’après Martin Blumenau, journaliste à la radio autrichienne Fm4, il ne propose « aucune alternative concrète, en tout cas pas un commencement crédible et proche de la réalité, qui s’intéresse sérieusement à des problèmes existants véritablement ». Il joue sur l’émotion, sur le dégout, les raccourcis, la simplification et des confusions à outrance et sur les amalgames. Ainsi le lecteur de la bande dessiné aura été amené à comprendre que dans l’Union européenne, il faut « payer et la fermer » et que « personne n’est élu par le peuple. Le parlement central n’a rien à décider », ce qui ne correspond quand même pas à la réalité.

Heinz-Christian Strache apparaît comme un homme politique qui ose enfin dire, qui ne se laisse pas marcher dessus, qui brise les tabous. Mais il n’est que le reflet de la société autrichienne en pleine crise identitaire et au racisme latent. Ces derniers temps, l’on entend parler de scandales comme des cérémonies commémoratives dans le camp de concentration Ebensee, que des jeunes néonazis se sont amusés à saboter, cagoulés, munis d’armes et de billes en plastique et procédant au salut hitlérien devant des visiteurs outrés. Mais on a complètement déresponsabilisé ces jeunes par la suite. Or, au contraire, il faut que les jeunes néonazis prennent conscience de la gravité de leurs actes. Seulement, si les hommes politiques tiennent des propos racistes, pourquoi cela serait-il interdit aux citoyens ? Résultat, ces faits ont été étouffés dans l’œuf, banalisés sans trop en parler.auslander_rein.jpg

HC aime à provoquer. Ainsi sa bande dessinée est truffée d’allusions à la réalité, à ce qu’on a pu lui reprocher au cours de « scandales » qui ont fait irruption assez régulièrement par le moyen de photographies de son passé comme membre de groupuscules nationalistes (Burschenschaften). Elles le montrent tantôt lors d’exercices militaires, tantôt au restaurant faisant un geste de la main en tendant trois doigts. Cette dernière photo qui pour des yeux non avertis pourrait être banale, a provoqué de vives réactions des spécialistes de la scène néonazie voyant là un « salut de Kühne » pratiqué fréquemment dans ces milieux et interdit en Allemagne, mais pas en Autriche. Strache s’est défendu en disant que sur la photo on le voit commander trois bières. Le FPÖ reprend « innocemment » cette scène dans la bande dessinée, pour la banaliser, pour réécrire l’histoire. HC y est un citoyen honnête et généreux qui paye une ronde de bières à ces amis. Tout soupçon faisant de lui le membre d’un groupuscule antidémocratique s’efface en un instant.

kronen_Zeitung_Wasser.jpgUne bande dessinée qui est donc habile, portera sans aucun doute ses fruits dans un pays où les diverses communautés culturelles peinent à coexister, libres de toute tension. Dans son article Blumenau parle de trois cibles privilégiées de Strache. La première est l’ancienne génération qui a vécu l’après-guerre et qui a « hérité » la haine de l’étranger et notamment du juif, devenue un « folklore ». La deuxième cible est la jeune génération autrichienne sans espoir, en pleine recherche identitaire et pour qui Strache peut être un modèle à suivre puisqu’il ne se soumet visiblement à personne. Pour ces jeunes-là, le juif est un bouc émissaire. La troisième cible est la nouvelle génération d’immigrés d’origine musulmane pour qui la haine du juif n’a pas pour origine le nazisme mais le conflit du Moyen-Orient. Ce sont des personnes qui n’ont par conséquent pas été éduquées dans l’esprit qu’il ne faut pas renouveler les erreurs du nazisme. Le « salad bowl » que constitue l’Autriche, située en Europe centrale au confluent d’énormes flux migratoires, sources de beaucoup d’inquiétudes, représente pour Strache une ambiance explosive qu’il sait manipuler aisément.

verts.jpgDommage que les efforts de communication de l’Union européenne ne percent pas en Autriche. Il y aurait là un véritable travail à faire. Car expliquer le fonctionnement de l’Europe avec des mots compréhensibles, avec logique et sans utiliser l’émotion, n’est certainement pas chose difficile à faire. On pourrait ainsi ridiculiser les craintes de HC qu’on peut lire dans sa bande dessinée « (avec l’Union européenne) dans quelques années tout deviendra réalité (…) Les amis de l’islam radical, Hamas et talibans habiteront alors chez nous ». Voilà des craintes qu’il parvient malheureusement à transmettre à nombre d’Autrichiens.

(Images: extraits de la BD)