La loi du marché : l'hyperréalisme de la précarité

Article publié le 5 juin 2015
Article publié le 5 juin 2015

Le film de Brizé rentre mimétiquement dans un monde que nous connaissons bien, celui dominé par la loi (implacable) du marché. Récemment récompensé à Cannes, Vincent Lindon interprète le précaire d'aujourd'hui.

Si quelqu'un avait encore quelque doute, voilà, la crise est arrivée en France aussi. Le nouveau film de Stéphane Brizé, La loi du marché, qui affronte le sujet délicat de la précarité en s'appuyant sur les larges épaules de Vincent Lindon, récemment consacré à Cannes pour ce rôle.

Les sacrifices de la réalité

L'œuvre, fataliste mais ouverte, mesure son regard sur une succession de séquences calibrées sur les situations plus communes et sur quelques mouvements manuels de la caméra. Brizé ne prend pas en filature comme un néoréaliste, mais observe comme un documentariste. Le réalisateur a effectivement déclaré à diverses reprises qu'il voulait réaliser un film hyperréaliste, entièrement cousu sur les nerfs tendus de la réalité quotidienne et sur les visages authentiques des seconds rôles. 

Parmi eux, certains ont exercé sur le tournage le travail qu'ils font tous les jours, tel que  qu'agent à Pole Emploi ou caissière de supermarché. Tous « vrais » donc, sauf Vincent Lindon, qui tire son authenticité d'un travail d'empathie et de mimétisme profond à travers son rôle et qui réussit à transmettre le vécu de cette histoire tourmentée avec un seul regard, chargé de dignité et de désarroi à la fois.

Moustache, barbe de trois jours, cheveux hirsutes, chemise sombre entrouverte enfilée dans le pantalon de jean, les yeux creusés et exténués : voici le portrait de Thierry, le précaire contemporain. Thierry est un homme qui ne voudrait plus affronter les saillies humiliantes de la vie. Marié, père d'un fils handicapé, il se retrouve sans travail à devoir recommencer du début : par les 500 euros par mois qui réduisent chaque choix à un compromis. Les sacrifices se font nécessaires, le couple est obligé de mettre en vente leur camping car et à en négocier le prix, mais notre personnage principal n'oublie pas ce qu'est la dignité. Cette solidité éthique et morale dans un moment d'ébranlement économique fait de Thierry le seul « héros » d'un film antihéroïque, basé non seulement sur la précarité financière mais aussi sur celle de l'esprit. Car le monde qui nous passe devant est un filet – un piège même – où les gens restent pris, exaspérés par contraintes et paradoxes, vidés par la résignation, absorbés dans la dynamique de reproduction du système. Il n'y a pas de compagnons mais que des marchands occupés à s'agripper au gouffre de leur stabilité. Tous veulent se rendre juges pour ne pas être jugés.

Surveillance et liberté

On pense au panoptique de Bentham réinterprété par Foucault dans Surveiller et punir. Brizé nous rappelle alors l'hypocrisie et la cruauté de tout ce mécanisme. 

Des facteurs comme le soin obsessionnel de la performance de l'entretien d'embauche et de l'apparence du CV élèvent l'autopromotion au rang de paradigme existentiel social. Dans une société de regards mécaniques et vigilants, savoir se vendre devient le seul moyen de survie face à la crise et de suivre la « loi du marché ».

La loi du marché (2015) – Bande-annonce

Thierry réussit finalement à se faire embaucher comme surveillant de supermarché, lieu phare de la formule « surveiller et punir », univers de gardiens, voleurs et menteurs, prêts à tout pour continuer à surnager. Éxistent ceux qui s'en sortent sans problème : une caissière du supermarché, rejoint avec honneur l'apogée de sa carrière, reçoit une petite cérémonie d'adieu avec chants à capella dans l'entrepôt. Certains essayent et n'y parviennent pas : une autre caissière, occupant la même place depuis 20 ans, est licenciée à cause de quelques coupons soustraits au tiroir caisse et se suicide. Thierry, après avoir aidé pour la énième fois à épier et faire renvoyer un autre employé, décide enfin de quitter son poste et d'abandonner le supermarché. La caméra le suit au dehors du supermarché, en dehors de ses lois, dans un espace de liberté personnelle qui nous éloigne, le temps d'un instant, de la crise.