La langue biélorusse : un art perdu au Bélarus

Article publié le 17 octobre 2012
Article publié le 17 octobre 2012
Depuis l'indépendance de l’Union soviétique en 1991, les vestiges de la langue titulaire nationale du Bélarus subsistent essentiellement dans les milieux culturels. Les jeunes musiciens, poètes et écrivains, souvent issus du paysage politique de gauche, s’évertuent encore à préférer le biélorusse au russe, plus populaire.

Au son de la « duda » s'anime le vaste paysage vert qui s’étend jusqu’au village d’Ozertso (Aziartso en biélorusse), en dehors de Minsk. Des accordéons font résonner leurs notes aux côtés de musiciens qui se balancent avec leur « duda », la petite cornemuse noire nationale fabriquée à partir d’estomacs de vache. Sous les branches d’un arbre, Veronika Antelieuska et Max,20 ans, représentent un couple mythique. Pour sa troisième participation au festival folklorique Kamyanitsa, la jeune femme de 23 ans a confectionné le costume traditionnel qu’elle porte en se référant aux images d’un livre. Elle a pu entrer gratuitement sur le site. Cette étudiante de l’Institut de la culture biélorusse explique : « On préserve la musique traditionnelle, on parle aux plus vieilles générations, on prend des photos et on reconstitue ces traditions. » Derrière nous, les gémissements des gens s’élèvent de plus belle tandis qu’elle se confond en remerciements pour l’intérêt que je porte au festival.

En Biélorussie, le Bélarus est parlé dans les régions de l'ouest telles que Mir et Nesvizh.

La transition

Premièrement, en biélorusse, « merci » se dit « dziakuj », et non « spasiba ». Deuxièmement, c’est du « biélo »-russe (et pas du bélarusse), et même si le nom incite aux revendications impériales, il n’y a aucun héritage russe à voir là-dedans. Le cordon soviétique du Bélarus a été coupé en 1991. L’indépendance a apporté au pays une seule langue titulaire nationale jusqu’à la prise de pouvoir d’Alexandre Loukachenko en 1994. Encore influencé par ses voisins de droite, le Bélarus a acquis deux langues officielles dès 1995. Les nouvelles cartes du métro à deux lignes et les arrêts de bus portent les signes quotidiens de cette transition brève et concise : on peut les lire dans les deux langues. Cependant, les 9,49 millions d’habitants parlent russe en général. Tout comme la population gaélique en Écosse, seule une petite partie de la nation pratique le biélorusse (le gouvernement situe le pourcentage à 20% tandis que les agences internationales le place plutôt entre 3 et 5%) . Si la vieille génération ne parle plus cette langue, pour l’avoir évitée au sortir de la Seconde guerre mondiale quand les conditions économiques du pays les ont poussés à travailler en Russie, pourquoi leurs petits-enfants devraient-ils la pratiquer ?

"Je ne dis pas qu'effectuer ce changement de langue est facile. J'ai lu à ce sujet dans des autobiographies."

À l’école, Ales Herasimenka, 25 ans, étudiait le biélorusse une heure par semaine. Sa « transition » est survenue à l’université. « C’est la première étape. Vous réalisez que c’est possible, rencontrer des gens avec qui pratiquer le biélorusse. » La deuxième étape est de l’utiliser dans la vie de tous les jours, la troisième est de la parler en famille. « Après l’université, on a besoin du russe pour trouver du travail, à moins d’être journaliste, poète ou d’avoir sa propre entreprise. La quatrième étape est donc de s’assurer que votre femme ou mari parle biélorusse. »

« C’est difficile de se confronter à quelqu’un qui ne partage pas la même vision que vous sur le pays. »

Volia Chajkouskaya semble avoir suivi ce schéma officieux pour parler le biélorusse à la perfection. Cette jeune femme de 24 ans travaille pour le journal biélorusse Zvyavda, est une poétesse publiée et forme un mariage (et un groupe) heureux avec son mari russophone. Elle a cependant devancé les conseils officieux d'Ales pour la première étape. « Je suis née près de Vitebsk, à la frontière russe, mais j’ai rejeté la langue de mon enfance après avoir participé à un concours linguistique biélorusse à l’école. » Elle tente tant bien que mal de parler biélorusse à sa belle-famille, mais insiste sur la manière dont le Bélarus est divisé en deux réalités. « Le russe est la langue des pro-Loukachenko, tandis que le biélorusse est la "langue de l’opposition". » Comment cela se traduit-il dans sa vie de tous les jours ? « C’est difficile de se confronter à quelqu’un qui ne partage pas la même vision que vous sur le pays. »

Manque d’éducation

Ales Herasimenka travaille pour generation.by, le magazine de la jeunesse en langue biélorusse. « Il ne suivra pas la même voie que 34mag.net », explique-t-il en faisant référence à un magazine en ligne qui a fini par publier quelques-uns de ses articles en russe. « Avec nos 200 auteurs et notre équipe centrale de 10 personnes, étudiants pour la plupart, nous tentons de construire notre propre monde au sein d’une dictature. Nous parlons librement du gouvernement mais nous ne révélons jamais notre adresse au téléphone car nous pourrions perdre notre liberté. » Chroniqueuse culturelle, Volia pense que la politique entre naturellement dans son domaine de prédilection. Son patron est un « pro-Loukachenko ». Elle écrit sur le manque de financement pour le cinéma ou les galeries d’art, mais son travail risque d’être « corrigé » : un metteur en scène qui a réalisé un film controversé pourrait voir son nom disparaître de l’article.

"J'écris sur ce que je vois. Je suis particulièrement concentrée sur l'amour et la philosophie."

Les futurs enfants de Volia seront bilingues. Prodiguer cet enseignement dans un pays où environ 20% [seulement] des élèves apprennent le biélorusse (données de 2006) est toutefois un défi. Andrus Klikonou, membre d’un groupe de langue biélorusse pour parents, admet qu’éduquer ses enfants à Minsk est une gageure. Alors que la mascotte de Loukachenko, son héritier et troisième fils Kolia, maniait un révolver plaqué or à l’âge innocent de six ans, les trois enfants d’Andrus se rassemblent dans des groupes clandestins organisés grâce au bouche-à-oreille. « Vous pouvez envoyer vos enfants en Pologne », sourit Ales. Tout comme l'avenir des « secondes cultures » dans les sociétés est incertain, savoir si les enfants finiront par pratiquer la langue qu’ils étudient est une autre histoire.

Les filles et l’argent

À un petit stand de restauration, un groupe de jeunes hommes semblent s’indigner en entendant des étrangers parler dans la nuit. La conversation change rapidement de sujet. Ils se dirigent vers un autre endroit. « Ils parlaient "le dialecte du prisonnier", » explique notre guide. Ce « Trasianka », ou russe pidgin, que parle Loukachenko lui vaut bien des moqueries. Dix minutes plus tard, au Graffiti Bar, des Biélorusses et des touristes russes s’engouffrent à l’intérieur de la boîte sur le rythme du funk que James Brown hurle à travers les enceintes du mur. Un danseur noir qui parle anglais est sous le feu des projecteurs, la communauté gay se mêle librement à la foule et des journalistes autrefois inculpés déambulent, cachés sous leurs capuches.

En octobre, le Graffiti Bar accueillera un petit orchestre derrière le bar, avec 25 musiciens et seulement 40 personnes pourront en profiter, explique Lazuk.

Andrew Lazuk, directeur artistique de 22 ans, met un terme à la rumeur selon laquelle les concerts nocturnes, la plupart du temps acoustiques, favorisent les groupes qui chantent en biélorusse. « Nous ne pouvons pas nous payer de plus grands artistes », avoue-t-il sans détour. Comprendre : qui chantent en russe. « Ce sont juste des amis qui ont besoin de faire une pause. C’est totalement impossible de se faire plein d’argent ou de devenir populaire au Bélarus. C’est pour cela que les gens viennent ici. »

La colline dans le village d' Ozertso mène vers des maisons noires en bois ainsi qu'à une grande scène de réjouissances populaires aux côtés de laquelle se tiennent des policiers. Le vent fouette au-delà des arbres, sur une tente en backstage, où nous rencontrons le joyeux Aleh Hamenka, vêtu d'un manteau de velours. Aleh, le chanteur principal de Palac, groupe folk des années 90, est le programmateur et le directeur de Kamyanitsa. « Le festival est passé de simple à courageux », explique-t-il en désignant d’un coup de tête la forte présence policière. « Il a failli être interdit car l’un des groupes avait chanté sur un sujet politiquement sensible lors d’un autre concert. D’autres, comme Krambambula, ont été mis sur liste noire. »

AleksanderDemidenko et Vladimir Koslov du groupe post-métal Re1ikt, l'un des 8 groupes qui jouent ce soir, disent qu’en vieillissant, ils ont commencé à ressentir « l’intensité biélorusse ». Les chanteurs d’une vingtaine d’années originaires de Svietlahorsk rient du fait qu’ils parlent une langue ou l’autre selon les circonstances et les gens. « On aime chanter en biélorusse, c’est notre truc. Quand on a voyagé en Europe, les gens nous demandaient pourquoi les Biélorusses parlaient russe. On peut représenter notre pays dans le monde ou créer un contexte musical avec notre propre culture et histoire. NRM a été le premier groupe de rock légendaire à chanter en biélorusse. On voulait être plus qu’un groupe de mecs qui attirent les filles et qui sont cools parce qu’ils font du rock. Le Bélarus a des racines profondes et possède sa propre âme et nature- forêts, marécages, lacs, champs. » Quant à Aleh Hamenka, il reste politiquement neutre. Il vient juste de descendre de scène après avoir accompagné sauvagement un groupe de danseuses russes du troisième âge. En guise d’explication, il nous dit : « La langue n’est pas un critère ici. » 

Cet article a été écrit avec le soutien du ministère des affaires étrangères lituanien, dans le cadre du projet « Made in Belarus ». Remerciements spéciaux àMaryia S, Dmitry K and AH

Photos : Une (cc) Paval Hadzinski/ flickr/hadzinski.livejournal.com/; duda  courtoisie de © Aleh Hamenka via sa page officiel Facebook ; portraits de Volia et d'Ales © NS; Graffiti Bar courtoisie de © club-pub ; Aleh Hamenka courtoisie de © palac.org; Vidéo : courtoisie de (cc) Re1ikt