La La Land : le portrait de notre génération ?

Article publié le 10 février 2017
Article publié le 10 février 2017

La comédie romantique La La Land est à peine sortie en Europe qu'elle a déjà conquis une grande majorité du public. Mais le film favori des Oscars peut aussi diviser : il y a ceux qui adorent l'histoire et ceux qui, même s'ils reconnaissent la qualité artistique du film, en critiquent le message. 

[SPOILER] Un garçon rencontre une fille, une fille rencontre un garçon. Ils se retrouvent lors de fêtes américaines dans des jardins avec piscine, sortent ensemble quelques fois, vont se promener jusqu'à l'aube, rient sous le ciel étoilé de Los Angeles et s'embrassent sur une bande son géniale. Des robes magnifiques pour Emma Stone et un élégant costume et des chaussures de swing pour Ryan Gosling. C'est ainsi que démarre La La Land.

Les belles étoiles

Une comédie musicale romantique qui reprend des grands classiques tels que Chantons sous la pluie ou Moulin Rouge et qui divise l'opinion des spectateurs, entre ceux qui se reconnaissent en elle et voient dans le film l'ADN de la génération millennials et ceux qui, comme moi, y ont trouvé une belle réalisation, une superbe mise en scène et une très bonne bande-son associées à un argumentaire désuet.

En effet, les médias tels que ViceVanity fair ou Vagabomb saluent le pari de ce film qui réussit à recadrer le conflit vital de notre génération : se débattre pour poursuivre ses rêves ou maintenir une stabilité émotionnelle et amoureuse. Jusqu'ici, nous sommes d'accord. De nos jours, les relations à 3 000 ou 10 000 km de distance sont plus fréquentes que jamais. Nous, les enfants du siècle, allons de ville en ville pour avoir un meilleur travail dans un contexte économique et professionnel compliqué, et laissons souvent de côté d'autres passions. Malgré tout, La La Land parvient à mettre en lumière cette réalité à travers Mya (Emma Stone), en la présentant comme un personnage insatisfait, ambitieux et incomplet. Chose qui nous parle à nous, les femmes. Pour nous, réussir professionnellement se transforme souvent en échec émotionnel, là où nous ne pouvons pas nous permettre d'échouer.

J'écris ceci en pianotant doucement sur mon clavier puisque les opinions divergentes concernant La La Land sont susceptibles de nous apporter un bon nombre de critiques. Demandez donc à Paulo Coelho, qui a essuyé une pluie de critiques sous forme de tweets - bien qu'il soit un auteur de grande influence sur les réseaux sociaux -  après avoir osé dire que le film était ennuyeux. Il a par la suite supprimé son tweet, mais le mal était fait. Par ailleurs, d'autres voix critiques, comme celle du musicien américain d'origine iranienne Rostam Batmanglij, ont souligné que le film restait éloigné de la réalité de Los Angeles. Avec le hashtag #NotMyLosAngeles, de nombreuses personnes ont manifesté leur mécontentement devant le manque de diversité sexuel et de personnages noirs. Impardonnable pour Batmanglij, dans la mesure où, comme il le dit lui-même, « ce sont les Noirs qui ont inventé le jazz ».

Malgré la polémique, cette comédie musicale est déjà devenue le film ayant reçu le plus de Golden Globes cette année, décrochant sept récompenses. Rien ne peut arrêter le succès du film, qui cherche à aller encore plus près des étoiles avec ses 14 nominations aux Oscars. Son réalisateur, Damien Chazelle, à un peu plus de trente ans, confirme son succès, après avoir remporté le Grand Prix du Jury et du Public au Festival du Film de Sundance et avoir été nominé plusieurs fois aux Oscars 2015 avec son film Whiplash.

Les bonnes lunettes

Mais revenons au fil du film. Nous en étions restés à : ils s'embrassent. Jusque là, tout est normal. Mais c'est à ce moment-là que nous, les enfants du siècle, devrions sonner l'alarme. Le rêve américain, la culture du « quand on veut, on peut » finit par perdre toute sa charge symbolique. Seulement, elle ne le fait pas de la même manière pour les deux personnages. Même si les deux amoureux, Mya et Sébastien (Ryan Gosling), se lancent dans la poursuite de leur rêve et dans le dilemme qui - comme le montre le film - exige de devoir choisir entre leur réussite professionnelle et la stabilité de leur couple, c'est Mya qui finira par abandonner, pour le bien de Seb. C'est à la fin du film que l'on découvre les détails de sa nouvelle vie à elle. On apprend qu'elle a une fille et une nounou pour s'en occuper. Elle a du succès, des airs de diva et, surtout, elle a refait sa vie. De Sébastien, on ne sait pas grand-chose. Simplement qu'il a réalisé son rêve en ouvrant son club de jazz. Cependant, pas la moindre trace d'une quelconque vie privée. Rien. Le néant et le vide qui semblent indiquer que lui est resté là à attendre pendant qu'elle, ambitieuse, a triomphé. Elle a refait sa vie mais n'est pas heureuse. Un petit clin d'oeil de quelques minutes, sous forme de rappel à la mémoire de Mya, nous offre une alternative idyllique de ce qui aurait pu se passer s'ils avaient choisi l'autre voie, s'ils étaient restés heureux ensemble.

Ce qui pourrait être une version revisitée des comédies musicales hollywoodiennes des années 50, une version 2.0 de l'expression majeure du septième art, est finalement la répétition d'un message qui exerce davantage de pression sur certains que sur d'autres. Est-ce un hasard si la responsabilité de la rupture retombe sur elle ? Est-ce un hasard si le triomphe d'une femme soit lié dans ce film au renoncement et au malheur, à une incomplétitude émotionnelle ?

Nous devrions pouvoir répondre individuellement à chacune de ces questions, mais personnellement, je trouve que notre génération devrait déjà avoir dépassé ce genre d'associations. C'est pour cela que je crois qu'avant de les laisser nous fabriquer une histoire censée être le symbole de notre génération, il faut absolument aller au cinéma, mettre les bonnes lunettes et regarder ce que le film nous raconte derrière sa mise en scène.