« La judéophobie a explosé au visage de l’Europe »

Article publié le 13 février 2004
Article publié le 13 février 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Interview de Gustavo Perednik, docteur en philosophie à l'Université Hébraïque d'Israël. Il est actuellement directeur du « programme d’éducation sur le rôle des Juifs dans la civilisation », soutenu par le B’nai B’rith.

Perednik est l’auteur de plusieurs livres sur le judaïsme et la modernité. Un de ses derniers ouvrages s’intitule « Judéophobie ». Avec cette expression, Perednik tente de définir un phénomène qui, pour lui, n’est pas appréhendé correctement par le terme antisémitisme : les vieilles phobie et haine envers le peuple juif. Dans cette interview pour café babel, il développe l’idée provocant selon laquelle la « judéophobie » est plus présente en Europe que les Européens ne veulent l’admettre.

Cafébabel : Assiste-t-on à l'apparition d'une nouvelle vague d'antisémitisme en Europe ?

Gustavo Perednik: La judéophobie endémique et millénaire est en recrudescence. Il n'y a pas de « nouvelle » vague, mais une exacerbation d'une haine ancienne et ignorée de l'Europe pour les Juifs. A mesure que nous nous éloignons temporellement de l'Hololocauste, les Européens éprouvent de moins en moins de scrupules et ouvrent la boîte de Pandore de leur judéophobie, puisque d'une manière ou d'une autre elle neutralise leurs propres fautes. Le Juif doit être présenté comme un bourreau pour qu'implicitement sa longue souffrance lors des guerres européennes soit comprise. Israël doit être comparé au nazisme pour que la passivité européenne face aux crimes puisse être relativisée.

Y a-t-il des points communs entre l'antisémitisme actuel et l'antisémitisme qui a frappé l'Europe tout au long de l'histoire ?

Sans doute, la mythologie est très similaire. Dans le passé, le peuple juif était diabolisé en conspirateur et en sanguinaire; la religion juive en une religion cruelle et de vengeance, « dépassée par la religion de l'amour ». Aujourd'hui, « le Juif parmi les pays », Israël, est diabolisé de la même manière, comme s'il était une théocratie prédatrice financée par un pouvoir occulte mondial, et n'est pas présenté comme ce qu'il est vraiment: un petit pays qui depuis qu'il est né a seulement lutté pour survivre dans le contexte belliqueux, totalitaire, et oppresseur des régimes arabes. Sur les quelques 200 pays existants, c'est uniquement de l’Etat Juif qu'on exige de manière permanente qu'il s'excuse pour sa simple existence (exactement comme pour l'individu juif dans le passé). Tous les Etats ont été conçus par des mouvements nationaux, mais parmi eux, seul celui qui a créé l'Etat juif, le sionisme, est présenté comme bâtard et illégitime.

Durant l'ère médiévale, les mots « juif » et « synagogue » étaient dénigrés ; aujourd'hui l'Europe a ajouté à ce lexique judéophobique les mots « sionisme » et « Israël ».

Quelle en est, selon vous, la cause ? Quel rôle jouent dans ce sens les médias ?

La cause en est deux millénaires d'enseignement du mépris du Juif, ancré en Europe, mépris qui aujourd'hui se décharge contre le Juif en tant que Nation. La cause n'a rien à voir avec une hypocrite solidarité avec le peuple palestinien. Les Palestiniens réveillent une solidarité en Europe uniquement lorsque Israël peut être accusé d'être à l'origine de leurs malheurs. Quand d'autres régimes punissent les Palestiniens (La Jordanie, le Koweït, Arafat), les Européens ne réagissent pas.

La question est de savoir pourquoi, parmi les centaines de peuples sans Etat (Cachemiris, Kurdes, Tchétchènes, Tibétains, Tamouls...), seuls les Palestiniens jouissent de la solidarité et du financement de l'Union européenne, même si une bonne partie de cette générosité ne finance que la terreur et l'endoctrinement dans la haine. La réponse est qu'Arafat a choisi l'ennemi parfait pour se transformer dans les médias européens en un leader de justice. Les actes les plus dégradants de la condition humaine avec lesquels Arafat frappe son peuple et le peuple juif, des actes qui célèbrent la mort et le terrorisme, ne seraient jamais pardonnés s'ils étaient perpétrés par d'autres groupes. Mais lorsque les victimes sont juives, pour les médias européens (en général), il n'y a pas de terrorisme, mais une « résistance légitime ». Dans les médias européens, Israël est coupable même quand elle est innocente. Il n'y a pas de victimes israéliennes, pas d'excès palestiniens. Ces medias sont en effet la face la plus visible de la judéophobie actuelle. Il serait très difficile de lire pendant un mois des journaux comme « El Pais » [principal quotidien espagnol – centre de gauche], et de ne pas ressentir de la judéophobie.

Quelle valeur donnez-vous au refus de l’European Monitoring Centre for Racism and Xenophobia* de rendre public son dernier rapport sur l'antisémitisme ?

La judéophobie a explosé au visage de l'Europe, mais celle-ci se refuse à le reconnaître : cacher ce rapport participe au refus maladif général. Il est très dérangeant d'admettre ses propres haines. Cela demande beaucoup d'efforts intellectuels et émotionnels pour l'Europe que reconnaître une haine qui l'empoisonne siècle après siècle.

Quelles sont selon vous les mesures à prendre de la part des Institutions européennes pour combattre l'antisémitisme en Europe ?

L'antisémitisme, ou judéophobie, connaît des remèdes. Les choses se sont tout de même beaucoup améliorées depuis 50 ans, 200 ans ou mille ans. Ainsi il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire pour neutraliser le phénomène. Les mesures qui doivent être prises sont éminemment éducatives. Le chapitre de la judéophobie doit être inclus dans les programmes d'éducation en Europe, par rapport à la façon dont le peuple juif a été diabolisé durant des siècles en tant que déicide, et la façon dont cette diabolisation s'exprime aujourd'hui. De la même manière, il serait utile que soit incluse dans la Constitution européenne une clause de contrition afin de réconcilier l'Europe avec le peuple juif, et que les médias européens quittent les habitudes de manichéisme qui les caractérisent en ce qui concerne le Moyen-Orient. Mais j'insiste, ce qui est fondamental pour dépasser la judéophobie, c’est qu’il faut commencer par les salles de classe.

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* Voir dans ce dossier l’article « A vieux démons, nouveaux médias ».