La jeunesse polonaise ou la « génération perdue »

Article publié le 15 juillet 2010
Article publié le 15 juillet 2010

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

D’après la presse britannique, un grand nombre de travailleurs polonais auraient choisi de rentrer au pays. Le mythe du plombier polonais aurait-il pris un coup de « plomb » dans l’aile ? Pas si sûr ! De nouveaux émigrants, plus jeunes, ont déjà pris la relève.
Seule une poignée d’entre eux résistent à la force de cette nouvelle vague d’exode et s’arment de patience, en attendant que la mère Patrie daigne leur assurer un avenir plus radieux.

« Cannelle et sucre de canne, c’est un rituel chez moi », m’explique Dorota Czechowska, assise à une table du Coffee Heaven situé sur la Marszałkowska, une des artères très fréquentée de la capitale polonaise. « Il faut remuer vigoureusement, et c’est prêt ! » Depuis quelques mois, après un séjour à Barcelone, cette jeune polonaise de 22 ans est de retour au pays afin de poursuivre ses études de droit à Varsovie. Originaire de Radom (ville située à quelques 100 km au sud de Varsovie), la jeune femme, faute de trouver du boulot sur place, a préféré bouger. C’est ainsi qu’elle a pris le chemin de la Catalogne. Une fois sur place, à côté des cours à l'université, elle a dû travailler dans un de ces hôtels-restaurants touristiques qui bordent les fronts de mer. Au début c’était l’euphorie, mais au bout de 18 mois, le désenchantement a fini par l'emporter. « C'est très facile de se lier avec les Espagnols. Mais que ça te plaise ou non, pour eux, tu restes LA Polonaise ! J’ai aussi quelques amis en Angleterre, qui ont travaillé à la plonge ou comme serveur ; ils n’étaient pas franchement heureux de leur sort. Bien sûr, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. »

Le retour de l'étudiant prodige

Est-ce la raison pour laquelle beaucoup de jeunes Polonais comme Dorota ont pris le chemin du retour afin d’achever leurs études à domicile ? En cette période de crise, la tendance semble s’être inversée. Ce mouvement concerne en particulier les natifs de la province et les résidents des petites villes. D’après ce que révèlent les statistiques de l’Agence des flux migratoires que l'ancien ministre britannique de l’immigration Phil Woolas s’était empressé d’agiter au début de l’année 2010, la moitié des expatriés polonais résidant dans les îles britanniques auraient pris le chemin du retour.

Pour beaucoup, c'est un buffle« Comme par hasard, ces données sont apparues juste avant les élections, pour faire croire à l’opinion que les [ndlr: plombiers] polonais rentraient au pays", ironise Krystyna Iglicka qui anime le Centre des Relations internationales, installé au sein même du Palais de la Culture à Varsovie. En réalité, sur les quelques 2.170.000 Polonais expatriés, on ne dénombre qu'environ 60.000 retours (soit 3 fois moins que ce qu'avançait Phil Woolas). Il est vrai que la majorité des sortants provient du Royaume-Uni et d’Irlande, mais la plupart d’entre eux ont préféré se tourner vers d’autres destinations plutôt que de rentrer à la maison. Pays bas, Espagne, Danemark... « Nous, les Polonais, nous sommes un peuple traditionnellement mobile. C’est inscrit dans nos gènes » assure Krystina.

Il est huit heures, le soleil se lève. Adam Filipp admire les nénuphars sur le bassin de l’Institut de biologie où il travaille. Adam est ponctuel. Il a appris ça chez les Allemands. Ce neurobiologiste de 35 ans fait partie des « rapatriés ». Parce que ce n’était pas loin, il a choisi de passer son diplôme en Allemagne. Après avoir étudié à l’Université libre de Berlin, ce savant natif de Łódź serait bien volontiers allé visiter d’autres contrées, mais la crise est arrivée : « Je ne trouvais plus de soutiens financiers. Alors, je suis revenu à Varsovie. »

Home sweet home

« L’Europe évoque une fuite des cerveaux. Pour moi c'est plus un gâchis de matière grise. »

La Pologne cherche à endiguer la fuite des cerveaux en rappelant les jeunes émigrants au pays. C’est un fait : la plupart des jeunes Polonais ayant quitté leur pays d’origine après 2004 sont pourvus d’une solide formation. Malgré tout, à l’extérieur, ils ne remplissent souvent que des fonctions peu qualifiées. Le Professeur Iglicka s’inquiète de cet exode : « L’Europe évoque une fuite des cerveaux. Pour moi c'est plus un gâchis de matière grise. » Pour freiner l’hémorragie, l’Union européenne n’apporte sa contribution financière que depuis peu. Le programme Homing Plus, par exemple, initié par la Fondation de la science polonaise (FNP), a pour but d’appâter les jeunes chercheurs tout juste expatriés en leur permettant de revenir démarrer une carrière en Pologne comme vient de me l’expliquer Marta Łazarowicz, responsable du projet. Mais les bourses d’études sont aussi rares (15 au total par an) que… parcimonieuses.

Peu de temps après les législatives de 2007 et au début de la récession économique, le gouvernement polonais a jugé bon de créer un site Internet s’adressant aux expatriés qui aspirent à revenir. Des experts les renseignent et répondent à leurs questions. Après l'explosion des visites à l'ouverture su site, il a trouvé un rythme de croisière aux alentours de 10.000 connexions par semaine. Maciej Szczepański , le rédacteur en chef du site me fait remarquer qu’«en période de crise, ce chiffre reste stable. Il est frappant de constater que l'on reçoit autant de questions d'Irlande que du Royaume Uni sachant qu'il y a 3 à 4 fois plus de Polonais en Grande Bretagne. De quoi penser qu'à l’heure actuelle, les citoyens polonais semblent réellement délaisser l’Irlande. Reste à savoir si ceux qui la quittent regagneront leur pays d’origine. »

Le plombier polonais : problème de jointure ?

« Je veux que mon pays soit synonyme de lieu où il fait bon vivre et où il est possible de gagner de l’argent.»

Pendant ce temps, un vent nouveau s’est mis à souffler sur Varsovie. La jeune élite montante semble s’être fixée pour objectif de rester debout bien dressé sur ses deux pieds, mais « at home ». Au pays, on les regarde un peu comme des bêtes curieuses. Il faut dire qu’ils reviennent avec des diplômes, un léger accent britannique ou de nouvelles petites amies. Après avoir étudié à Édimbourg, Jan Naszewski s’est rendu à Londres où il est devenu « chasseur de têtes ». Parallèlement à ses activités professionnelles, il organisait un festival spécialisé dans le cinéma d’Europe orientale, le New Europe Film Festival. Ce n’est pas vraiment avec ce genre de choses qu’on gagne de l’argent ! En raison de la saturation du marché du travail outre-Manche, il a donc décidé de rentrer à la maison. « Tu sais, jusqu’à la fin des siècles, tu resteras toujours un Polonais. » Au fil des ans, Jan s’est constitué un solide réseau de relations en Pologne. Aujourd’hui, il est le chef de New Europe Film Sales, sa propre boîte de production.

En décembre dernier, après un cycle d’études à Paris, Agnieszka a trouvé un emploi à Varsovie. Pour elle qui avait remué ciel et terre dans l’espoir de décrocher un job, c’était vraiment inespéré. « Je veux que mon pays soit synonyme de lieu où il fait bon vivre et où il est possible de gagner de l’argent. C’est à ça que je veux apporter ma contribution, même si ce n’est que par l’intermédiaire de mes impôts. »

Mais, Varsovie n’est pas vraiment représentative du reste du pays. Le taux de chômage n’y est que de 3,5%, c’est à dire huit fois moins que celui des voïvodies (collectivités administratives) les plus désargentées. Alors qu’Agnieszka se prépare à passer ce week-end électoral chez ses parents qui habitent en banlieue, une seconde vague d’exode de la jeunesse polonaise se prépare. C’est du moins ce que croit le professeur Iglicka. D’après les informations collectées par son équipe, il semblerait que des milliers de ses compatriotes s’apprêtent à reprendre le chemin de l’exil en 2011. Pour parler concrètement : l’Allemagne voisine ouvrira en mai 2011 son marché du travail à cette jeune et fraîche main d’œuvre en provenance de l’est. C'est à ce moment là que le 'gâchis de matière grise' connaîtra sa deuxième vague. En Pologne, on parle de « la génération perdue.»

Photo: Ezequiel Scagnetti; jaime.silva/Flickr