La jeunesse dorée de Casablanca : le printemps des bourges

Article publié le 14 mai 2014
Article publié le 14 mai 2014

Ca­sa­blanca est pro­ba­ble­ment l’une des seules villes au monde à pou­voir pré­sen­ter sur une même carte pos­tale une boîte de nuit hup­pée à côté d’un bi­don­ville. Der­rière le cli­vage, un cli­ché : celui d’une jeu­nesse dorée qui por­te­rait en elle les germes de la frac­ture so­ciale de tout un pays. Re­por­tage dans le bling, entre souf­france exis­ten­tielle et ma­thu­sa­lems de vodka.

Comme un fondu au noir, la lu­mière s’es­tompe à me­sure que le bar se rap­proche. Ber­cées par le tempo lounge, quelques filles en es­car­pins bougent len­te­ment la nuque en ti­rant sur leur ci­ga­rette, la paume de la main bien ou­verte. Au loin, sur les tables ré­ser­vées à ceux qui consomment lourd, deux filles ri­golent avec un verre de Cha­blis en com­man­dant un pla­teau de nour­ri­ture qu’elles ne tou­che­ront pas. Tout au­tour, les gar­çons en cos­tume, les filles en robe bus­tier, glissent sur le marbre ita­lien pour re­joindre la salle où le DJ s’ap­prête à com­men­cer son set de deep-house.

Le fils du Pre­mier mi­nistre dans Trains­pot­ting

Soi­rée « jeu­deep » à Ca­sa­blanca. Face à la mer, le Sky­bar ac­cueille la clien­tèle qu’il a l’ha­bi­tude d’ac­cueillir. De jeunes hé­ri­tiers, des gosses de riches, des ex­pats’ for­tu­nés, quelques man­ne­quins... Cette jeu­nesse dorée ma­ro­caine, Simo Sajid la connaît bien. C’est lui qui tous les jeu­dis fait re­muer le gra­tin de la ca­pi­tale éco­no­mique du Maroc au sein de l’en­droit le plus bran­ché de ce qu’on ap­pelle « la Naïda », le mi­lieu de la nuit à Casa. Avec son col­lier et ses bra­ce­lets en perle de bois, ce DJ de 39 ans a tous les traits d’un guru. Simo alias « See­jay » a le bras long dans le mi­lieu. En de­hors du Sky­bar, il est le DJ ré­sident du 25, autre lieu in­con­tour­nable de la jeu­nesse gâtée. Mais si Simo est aussi bien in­tro­duit dans le gotha, c’est qu’il en fait lui même par­tie. « Sajid » est aussi le pa­tro­nyme de Mo­ham­med, le maire de Ca­sa­blanca, dont il est neveu. Son père est à la tête d’un grand groupe fa­mi­lial éta­bli dans le tex­tile et l’im­mo­bi­lier. « J’étais pré­des­tiné à de­ve­nir pa­tron. Ce que j’ai été, pen­dant 10 ans. Et je suis passé de DG à DJ », pré­cise-t-il avec un re­gard par en-des­sous, der­rière des lu­nettes de so­leil. 

Au vo­lant de son Audi A6, Simo s’ac­corde beau­coup de temps de ré­flexion quand il s’agit de ca­rac­té­ri­ser la jeu­nesse dorée ca­sa­blan­caise. « Mal à l’aise » dit-il, une clope au bec, lors­qu’il faut en dres­ser le por­trait. À tra­vers la vitre, dé­filent les rues du quar­tier d’Anfa, le 4ème ar­ron­dis­se­ment de la ville qui, avec ses pal­miers et ses grands por­tails, tient des al­lures de Be­ver­ly Hills. « La jeu­nesse dorée n’aime pas qu’on parle d’elle, em­braye-t-il à la sor­tie d’un vi­rage. Les gens ont du mal à s’as­su­mer. » C’est connu, la bour­geoi­sie ten­dance ju­vé­nile se dé­fi­nit d’abord par ce qu’elle al­longe. Grosse ber­ling, ma­thu­sa­lem de vod­kas, es­corts-girls…la taille du cli­ché est à la hau­teur de la dé­me­sure. « Tu te sou­viens de la phrase dans Trains­pot­ting ? (« Choose life. Choose a job. Choose a ca­reer. Choose a fa­mily...», ndlr) Et ben on est exac­te­ment là-de­dans. »

Il a fallu un film, Ma­rock réa­li­sée par Laïla Mar­rak­chi en 2005 sur les gosses de riches de Casa, pour que le pays tout en en­tier se rende compte de l’am­pleur des excès. Drogues, sexe dé­bridé, course de voi­ture...​Dans le sillage du long-mé­trage, la po­lé­mique enfle. À l’oc­ca­sion de la hui­tième édi­tion du fes­ti­val na­tio­nal du film de Tan­ger, un jour­na­liste craque en pleine confé­rence de presse, fus­ti­geant la ci­néaste ma­ro­caine d’avoir jeté en pâ­ture la vie des jeunes pleins aux as alors que de­hors, c’est 6,3 mil­lions de per­sonnes pauvres qui souffrent. L’anec­dote est ra­con­tée par Sonia Ter­rab, jour­na­liste de pro­fes­sion et au­teure d’un livre re­mar­qué, Sha­ma­blanca. En pei­gnant la vie de Shama, la jeune fille de 30 ans issue d’un mi­lieu aisée de Mek­nès s’est éga­le­ment at­ti­rée les foudres de son propre cocon. Pour­quoi ? « Parce que je mi­traillais des vé­ri­tés. » En d’autres termes, une jeu­nesse qui a peur de son ombre et qui tente tant bien que mal de sau­ver les ap­pa­rences. « Elle me fait pen­ser à la jeu­nesse de la haute so­ciété amé­ri­caine des an­nées 50, pour­suit Sonia. Celle juste avant la ré­vo­lu­tion sexuelle qui jouis­sait de tout mais qui le fai­sait en ca­chette. »

Bande-an­nonce de Ma­rock, de Laïla Mar­rak­chi (2005)

« Le Loup de Wall Street, sans la coke »

Soufiane ne boit pas au Sky­bar. En plein mi­lieu de la salle de danse, il est seule­ment là « pour boire un verre de Coca et pro­fi­ter de la mu­sique ». Cos­tard noir, che­mise rose et po­chette as­sor­tie, ce jeune en­tre­pre­neur ca­sa­blan­cais de 28 ans par­tage sa vie entre Paris et Casa. Dans le 16ème, il est en passe d’être no­taire. Ici, il vend des lustres de luxe. Et souffle beau­coup lors­qu’il faut s’ex­pri­mer sur le stupre en­vi­ron­nant. « Fran­che­ment, 60% des gens ici ne foutent rien et se contentent de vivre sur la for­tune de leurs pa­rents. »

Le len­de­main, quand Soufiane* re­çoit dans sa bou­tique de luminaire, sise dans le quar­tier mi-chic mi-rai­sin de Mers Sul­tan, il est aussi frais que la veille. Rasé de près, en com­plet Ar­mani, Soufiane grimpe dans sa Re­nault en glis­sant « j’au­rais pu m’ache­ter une Pa­na­mera, mais tu vois je flambe pas. J’ai pré­féré in­ves­tir dans une af­faire ». Une ac­ti­vité qui lui a per­mis d’ache­ter une villa à 650 000 euros avec sa mère, à deux rues de l’un des pa­lais du roi, Mo­ham­med VI. Pen­dant qu’il fait le tour du pro­prié­taire, le jeune pa­tron in­siste sur les va­leurs in­cul­quées par sa fa­mille, à re­bours de celles vé­hi­cu­lées par une jeu­nesse gavée de pri­vi­lèges : « tra­vail, dé­ter­mi­na­tion et sa­voir-vivre » S’il doit 50% de sa réus­site à son édu­ca­tion, l’autre moi­tié il l’a doit à la France. Ses mo­dèles ? « Sar­kozy, Valls, Xa­vier Niel » mais aussi Jor­dan Bel­fort, le tra­der dé­glin­gué porté à l'écran par Leo­nardo Di Ca­prio. « Tu sais le Loup de Wall Street. Je m’iden­ti­fie beau­coup à lui, mais sans la coke ni la frime ». Soufiane se ré­sume en fin de compte en une phrase ins­crite sur une plaque posée dans le salon de sa villa : « Think Rich, Look Poor ».

Dans la bulle her­mé­tique

La vé­rité, c’est que Soufiane est bien seul à pro­mou­voir la culture du self-made man. À Ca­sa­blanca, la norme reste le confor­misme, bien af­fermi par les spé­ci­fi­ci­tés qu’im­plique un pays mo­nar­chique. « N’ou­blie pas qu’on parle d’un pays où le Roi est en­core une rock-star chez les jeunes, lance-t-il entre deux bou­chées d’éclair à la va­nille de chez Fau­chon. Et qu’il est élu à vie ! ». Dans la vraie vie, ça donne des par­cours du type « par­tir à l’étran­ger faire la teuf et re­ve­nir faire sem­blant de bos­ser dans le giron fa­mi­lial, pour­suit Simo. Et pour les filles, c’est en­core trou­ver un bou­lot et un bon mari ». « Quand je m’as­sois avec ces jeunes pri­vi­lé­giés pour par­ler de su­jets de so­ciété, je m’aper­çois qu’ils sont plus fer­més que leurs pa­rents », achève Sonia. 

En cause ? Pas les pri­vi­lèges ni la dé­fonce, mais une par­tie de la po­pu­la­tion qui a les moyens de faire bou­ger les choses et qui ne le fait pas. « J’at­tends d’eux qu’ils soient ou­verts d’es­prits, concer­nés par les choses parce que la plu­part ont vécu à l’étran­ger, parce qu’ils ont lu. Dans plein de pays, la jeune bour­geoi­sie a joué le rôle de lo­co­mo­tive mais au Maroc, ce n’est pas le cas », conti­nue Sonia. À Ca­sa­blanca, où « le meilleur spot bran­ché » cô­toie l’un des 500 bi­don­villes de la ville, l’igno­rance de­meure le maître-mot quand il s’agit de ré­su­mer les rap­ports qu’en­tre­tiennent les gosses de riche avec le monde ex­té­rieur. « Il y a vraie bar­rière phy­sique, ex­plique Sonia à tra­vers les vo­lutes de fumée de sa ci­ga­rette. Et cette bar­rière, c’est la vitre de la voi­ture. » Soufiane, quant à lui, se dé­tache en­core une fois de la masse. Il af­firme « par­ti­ci­per à la pau­vreté de la ville » en ver­sant « une cer­taine somme » aux per­sonnes han­di­ca­pées des quelque 111 500 fa­milles qui peuplent les bi­don­villes. De toute façon, pour le Gol­den Boy, « c’est grâce à ce contraste qu’on fait par­tie des 10 pays les plus stables de la pla­nète ». Pour­tant, dans la tête de la jeu­nesse dorée, tout porte à croire que le Maroc reste un pays in­dé­chif­frable où la vie de riches consiste, selon Sonia, à « avoir le cul entre plu­sieurs chaises et à trou­ver ça confor­table. Ou pas. »

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Ca­sa­blanca et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « eu­ro­med re­por­ter » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec i-watch, search for com­mon ground et la fon­da­tion anna Lindh. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la une du ma­ga­zine.