La jeunesse divisée de Sarajevo

Article publié le 27 mai 2016
Article publié le 27 mai 2016

25 ans après l'éclatement de la Yougoslavie, les effets de la guerre des Balkans se font toujours sentir en Bosnie-Herzégovine. Les jeunes d’une Sarajevo divisée nous parlent de leurs propres rêves et du futur qu’ils ont en commun.

Dans les années 1980, l'émission de télévision basée à Sarajevo, Nadrealisti (Les surréalistes) faisait rire les Yougoslaves en se moquant de la montée du nationalisme. Un de leurs sketchs, qui se déroulait dans le futur, montrait une Sarajevo divisée en « Est » et « Ouest ». 

Des années plus tard, cette prédiction qui paraissait alors inconcevable et aberrante, devint réalité : Sarajevo, symbole d'unité, de cohabitation et de multiethnicité sous Tito, fut divisée en deux. La folie de la guerre fit se déchirer la Bosnie-Herzégovine, ses habitants et les rues de sa capitale. 

Certes, la signature en 1995 des accords de paix de Dayton mit un terme au conflit, mais elle eut pour autre conséquence de diviser la Bosnie en deux entités : la Republika Srpska (République Serbe), majoritairement serbe, d’une part, et la fédération de Bosnie-et-Herzégovine de l’autre. Cette partition des États se reflète également aujourd’hui dans la séparation de la capitale : d’un coté Sarajevo-Est, qui se trouve en République Serbe, et de l’autre Sarajevo, la capitale de la fédération de Bosnie-et-Herzégovine.

Aujourd'hui si vous vous promenez dans Sarajevo, vous asseyez dans l’un de ses très nombreux cafés animés, mangez un Ćevapi traditionnel, partez faire une randonnée dans les collines vertes qui entourent la ville ou visitez les sites qui abritèrent les Jeux olympiques d'hiver de 1984 (qui font la fierté des habitants des deux côtés de la ville), vous ne remarquerez probablement pas de différence. 

Bien que les quartiers centraux de Sarajevo paraissent plus animés et plus bondés que les rues de Sarajevo-Est, les habitants se déplacent régulièrement d'un lieu à l'autre : ils vont travailler et effectuent leurs achats dans les nombreux centres commerciaux qui sont apparus ces dernières années dans le centre de la ville et dans les périphéries.

Bien qu’il existe une frontière administrative entre Sarajevo-Est et Sarajevo, il n'y a pas de frontière tangible, pas de barrage, seulement des plaques laissées quelque peu à l’abandon qui signalent le passage dans une autre « entité ». Contrairement à Berlin, qui était divisée physiquement par un mur de béton, le découpage de Sarajevo est de nature plus subtile et psychique : les jeunes gens sont séparés par des systèmes éducatifs spécifiques basés sur l'ethnie et par des influences politiques et sociétales qui diffèrent d’un côté à l’autre. Cependant, ces jeunes ont en réalité beaucoup en commun, surtout lorsqu’il est question de leur avenir à tous.

Ahmed (20 ans), de Sarajevo

Ahmed est étudiant en sciences économiques et président de ONAUBIH, l'organisation jeunesse de la presse de Bosnie-Herzégovine. Intelligent, éloquent et passionné par son travail, il pense que les jeunes d’aujourd’hui peuvent faire la différence en Bosnie.

« Je voudrais devenir entrepreneur – je crois que c'est la seule manière de bien vivre en Bosnie. Mais l'entrepreneuriat est stigmatisé dans notre société. Nos parents veulent nous voir obtenir des boulots stables, plutôt qu’entreprendre nous-même quelque chose. Notre système éducatif ne nous soutient pas non plus en ce moment. Nous avons un niveau de chômage très élevé chez les jeunes : 60%, et cela entraîne une fuite massive des cerveaux. Quelques 150 000 jeunes ont quitté la Bosnie-Herzégovine depuis 1995. Ils sont partis pour étudier ou travailler à l'étranger, et la plupart du temps, ils ne reviennent pas. C'est décevant parce qu'il y a beaucoup de possibilités, beaucoup de ressources sous-exploitées. Les jeunes devraient sortir de leur zone de confort et s'essayer à quelque chose de nouveau. 

Évidemment, beaucoup de choses doivent changer en Bosnie-Herzégovine, depuis l'infrastructure des transports jusqu'à l’adoption de nouvelles positions en ce qui concerne l'environnement, sans parler de l'économie ou de notre Constitution. Nous avons besoin d'un système éducatif de qualité et de tous les droits qui en découlent, ainsi que de compétences pratiques. J'espère que par mon engagement dans les médias et dans l'économie, je pourrai créer des opportunités pour les jeunes, et au moins donner une petite lueur d'espoir à ma société. »

Dobrica (20 ans), de Sarajevo orientale

Dobrica vient juste de finir sa formation militaire. Il a en réalité étudié et travaillé dans le secteur de l'IT (Information technology), mais pense que l'armée offre de meilleures chances. Ambitieux et bien décidé à se construire lui-même un avenir meilleur, Dobrica est satisfait de ce qu'il a jusqu'à présent accompli – et se donne déjà de nouveaux objectifs pour sa formation et sa carrière professionnelle.

« Je me suis préparé pendant des mois à l'examen, j’ai passé de nombreux entretiens et plusieurs évaluations, avant d’être autorisé à participer à ce programme. L'entraînement militaire était dur, surtout les premiers jours, mais ça valait le coup. Tout comme les jeunes ici, je veux une vie normale, la santé et la stabilité. Ce n'est pas vrai que les jeunes en Bosnie-Herzégovine sont léthargiques et feignants. Nous voulons travailler, mais nous savons qu’il y a dans notre société de grandes inégalités qui nous limitent. Il y a peu d’opportunités, et une grande corruption. Cela affecte notre impulsion et notre motivation.

Les jeunes doivent se montrer plus obstinés et faire preuve d’une grande volonté pour atteindre leurs buts. »

Adi (24 ans), de Sarajevo

Adi est étudiant en master de criminologie et travaille comme volontaire pour Unicef et pour une ONG locale, NARKO-NE. Nous le rencontrons dans son quartier de Dobrinja : une partie de la ville qui se trouve sur la « frontière » invisible entre Sarajevo et Sarajevo-Est. Sympathique, ouvert et engagé, Adi souhaiterait que sa société offre une égalité des chances à tous les enfants et aux jeunes. 

« Lorsque j'ai commencé mes études, je voulais travailler dans la politique et faire de la recherche sur la lutte préventive contre la criminalité. Mais plus je vieillis, plus je prends conscience de ma société et de ses défis : corruption, népotisme, manque de transparence des services publics. 

« Le système est pourri, et les opportunités sont limitées pour les jeunes. Le bénévolat m'a ouvert de nouvelles portes. Cette année, j'aimerais bien travailler bénévolement à l'étranger pour apprendre davantage et pouvoir contribuer à aider ma communauté, les gens de ma génération et des générations futures, à mon retour. Les jeunes de Bosnie-Herzégovine devraient voyager davantage, apprendre comment les choses fonctionnent et découvrir ce qui nous manque ici en matière de sécurité, de diversité, de formation de qualité et de possibilités d'exprimer notre créativité. J'ai confiance en les jeunes d'ici. Nous avons le potentiel pour provoquer des changements positifs, parce que nous regardons vers l’avant et que nous ne nous concentrons pas sur le passé. »

Sonja (21 ans), de Sarajevo-Est

Sonja étudie le droit à Sarajevo-Est. Très sympathique, elle se passionne pour le voyage, et adore découvrir de nouvelles cultures – sa principale préoccupation reste cependant de savoir si elle parviendra à trouver un emploi.

« C'est difficile de vivre ici, quand on n'a pas un bon boulot. Il y a beaucoup de pauvreté, le système sanitaire est mauvais, et nous sommes rongés par les angoisses liées au travail, et par les multiples questions existentielles que nous nous posons chaque jour. Beaucoup de gens souffrent d’un syndrome de stress post-traumatique. Même les jeunes sentent les effets de la guerre, en particulier si leurs parents les poussent à être nationalistes et leur interdisent le contact avec d'autres groupes ethniques. Je vois les gens comme des individus, non comme des membres d'un groupe ethnique particulier. Nous devons nous respecter mutuellement et travailler ensemble. Je pense que les individus peuvent vraiment changer les choses. Si on fait moins attention au stress, si l’on garde espoir et si l’on se montre optimiste, alors on parviendra à améliorer les choses. Les plus gros problèmes dans notre pays sont la corruption, l’instabilité économique et le chômage. Et pourtant, malgré tout cela, je me vois un avenir ici, parce que j'aime ce pays et ses habitants. »

Hajrudin (20 ans), de Sarajevo

Hajrudin étudie pour devenir enseignant. Passionné par l’éducation, il dirige le Programme d'éducation du conseil des jeunes de Sarajevo.

« Mon but est de travailler avec et de mener des recherches sur les populations défavorisées, les réfugiés et les déplacés internes, comme par exemple, les Roms et les enfants défavorisés. J’aimerais me spécialiser professionnellement en Autriche ou au Portugal. Là je pourrais acquérir une base de connaissance – ici nous n'avons aucun programme d'études pratique dans le domaine de la formation. Et puis je reviendrai et j’utiliserai mes qualifications ici. Je veux continuer à travailler avec des jeunes. Dans notre société on a cette représentation que les jeunes sont passifs, mais ce n'est pas vrai. Ceux qui ont les postes officiels ne travaillent peut-être pas beaucoup, mais les membres de la société civile et les individus s'efforcent de faire la différence dans notre société. Nous avons simplement besoin que davantage d'histoires positives soient diffusées par les médias. Nous devons nous concentrer sur des choses positives et sur le fait d'avoir de plus grandes opportunités, afin de nous motiver à aller de l'avant avec notre travail. »

Jelena (19 ans), de Sarajevo orientale

Jelena va bientôt déménager avec sa famille à Berlin. Elle est énergique, mature pour son âge, déterminée et a grand hâte de pouvoir saisir de nouvelles opportunités.

« Je n'avais jamais vraiment réfléchi au fait de partir, mais cette opportunité est arrivée au bon moment. Je ne crois pas que ce sera facile, mais j’ai vraiment hâte d'essayer quelque chose de nouveau et je recevrai à l'étranger une meilleure formation. Lorsque j'aurai appris l'allemand, j'étudierai vraisemblablement la microbiologie ou l'économie. Les opportunités en Bosnie-Herzégovine sont limitées, et je souhaiterais que les gens ici aient un accès à une meilleure éducation et à davantage de libertés, pour pouvoir réaliser leurs rêves. Il n'existe pas de véritable démocratie non plus qu’un état de droit, et cela a eu pour effet de désabuser les jeunes. Nous avons beaucoup de potentiel, mais nous ne l'exploitons pas assez. Le régime ne nous donne aucune chance. Les jeunes n'ont pas assez d'expérience professionnelle, ce qui rend l’accès à l’emploi difficile pour eux. Et même lorsqu'ils sont créatifs, ils ne peuvent pas mettre leur créativité en pratique, parce qu'ils manquent de moyens financiers. »

Zlatan (24 ans), de Sarajevo

Zlatan étudie la psychologie et les sciences politiques. Il est très zen lorsqu’il parle de philosophie, de ses études et de son désir d'écrire.

« Je reconnais clairement les failles de mon université. C'est pourquoi je me suis toujours efforcé de travailler durant mes études, également en tant que bénévole, pour élargir mes compétences. En ce qui concerne le futur, il y a toujours de l'insécurité, et c'est la raison pour laquelle les gens partent à l'étranger. Il y a cette idée permanente que nous n'avons aucun contrôle sur notre vie et notre entourage. Les jeunes ont un récit souvent négatif du présent, reprennent le point de vue de leurs parents et idéalisent la Yougoslavie. Le présent peut parfois être un peu sombre, mais je pense que les possibilités sont infinies. J'espère que j'aurai le temps, l'espace et les ressources pour me consacrer à mes passions :  l'écriture, la recherche et la psychologie. Et je souhaiterais que tous les autres aient la même liberté. C'est important pour les jeunes, tout d'abord d'aller puiser en soi, de se détacher des nouvelles et de Facebook, d'aller à la bibliothèque, de penser et parler de manière positive, et de voir ensuite comment leur existence change petit à petit. Nous devrions regarder notre société avec davantage de perspective, plus d'humanité et d’empathie – c’est seulement alors que nous pourrons identifier et reconnaître les opportunités qui s'offrent à nous. »

Milan (24 ans), from East Sarajevo

Milan étudie le génie mécanique. Il était président de l'Union des étudiants de son Université à Sarajevo-Est. Milan est intelligent, mais inquiet quant à son avenir. Il est fasciné par le Caucase et  grand fan de football.

« J'aspire à une vie normale - obtenir mon diplôme, trouver du travail et construire une famille. J'aimerais bien travailler dans l'ingénierie mécanique, mais l’industrie ici est faible et les opportunités sont limitées. En Allemagne, il y a beaucoup de choses qui se passent dans ma branche, alors je pourrais travailler là-bas ou bien dans une de ces entreprises étrangères, qui ont ici des succursales. Les jeunes en Bosnie-Herzégovine pensent surtout à leurs opportunités professionnelles mais il y a également d'autres problèmes qui nous préoccupent : la politique, le nationalisme, le faible niveaux de vie, l'endettement croissant de l’État. Pour pouvoir contribuer à notre société, nous devons nous former nous-mêmes, apprendre chaque jour quelque chose de nouveau - non seulement à travers notre éducation formelle, mais en nous faisant connaître auprès des autres pays et des autres cultures : la musique, le sport et le cinéma – c’est cela qui nous aidera à élargir notre horizon. »

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Texte : Lana Pasic

Photos : Nemanja Pancic

Traduction : Fleur Grelet

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