LA « HOMELESS WORLD CUP » POUR LES SANS-ABRIS

Article publié le 31 octobre 2013
Article publié le 31 octobre 2013

« A ball can change the world » : c’est le slogan choisi pour la Coupe du monde des sans-abris (Homeless World Cup, HWC) 2013 qui s’est déroulée en Pologne, au mois d’août. A cette occasion, 700 joueurs de 70 nationalités différentes ont fait le déplacement jusqu’à Poznan, à l’ouest du pays, pour faire du foot de rue, mais aussi et surtout pour prendre leur revanche sur la vie.

Coup de sifflet. Sur les trois terrains de foot, les matchs viennent juste de commencer : Philippines contre Allemagne et Pays de Galles contre Grèce se jouent d’une part. Mais la rencontre la plus âpre oppose la Russie au pays organisateur, la Pologne, soutenu par le public. « Polskaaa, Polskaaa ! » chantent les supporters dans la tribune. Nous nous trouvons quant à nous dans les gradins supérieurs, en compagnie de Maciej Gudra, Président de l’association « Equipe de Pologne des sans-abris » et chef des opérations durant cette nouvelle édition de la HWC. De notre point d’observation, nous jouissons d’une vue plongeante sur le lac Malta et ses environs, qui comptent parmi les lieux de promenade préférés des habitants de Poznan. Au son de la musique forte et de la voix surexcitée du commentateur, nous suivons la rencontre. Avec leurs maillots aux couleurs de leur pays, les joueurs sont loin de l’image que nous avons des sans-abris. D’ailleurs, ils ne sont pas tous sans-abris. « Homeless [sans foyer] ne veut pas dire exclusivement houseless [sans toit], nous explique Maciej Gudra. Nous utilisons homeless pour les dépendants à la drogue, à l’alcool ou au jeu, même quand ils disposent d’un lieu d’habitation. »

La HWC est une manifestation sociale à l’envergure hors normes : environ 200 entraîneurs, travailleurs sociaux et arbitres du monde entier mettent bénévolement leur savoir-faire à disposition pour permettre à ce projet de se concrétiser. Beaucoup d’entre eux travaillent toute l’année en vue de participer à ce grand rassemblement. « Pour nous tous, c’est un deuxième travail », confie Alessandro Dell'Orto, l'entraîneur de l’équipe italienne, organisatrice en 2009 de la HWC à Milan.

LA PEUR DES SANS-ABRIS ÉTRANGERS

En termes d’organisation, l’argent est bien sûr un point important : l’association polonaise, grâce au soutien de différents sponsors, a pu fournir les terrains, l’hébergement et les repas des joueurs – c'est pourquoi, notamment, après chaque match, le logo de la campagne Respect de l’UEFA est déployé sur la pelouse. La ville et le gouvernement ont eux aussi été mis à contribution. « Au début, le gouvernement a émis de grosses réserves, sûrement par peur de voir Poznan envahie par des sans-abris étrangers ne voulant plus retourner chez eux, raconte Maciej Gudra. Ils nous ont finalement aidés mais avec beaucoup d’hésitations ». 

Quelques mois avant la date de début prévue, le Ministère des Sports a retiré son aide financière : « Au final, nous n’avons reçu qu’un tiers des moyens qu’on nous avait promis ». Les organismes nationaux ont donc dû prendre à leur charge la préparation des équipes ainsi que le prix du voyage et ont pour cela eu recours à différentes solutions : l’équipe grecque a financé sa participation en vendant un journal des sans-abris. A Hong-Kong, un concours de charité a été organisé pour les entreprises, rapportant 30 000 euros.  Les équipes espagnole et libyenne, elles, n’ont pas pu rassembler les fonds nécessaires – et n’ont donc pas pu participer à la Coupe du monde cette année.

AUSSI EFFICACE QUE 100 SÉANCES DE PSYCHOTHÉRAPIE

D’après le site homelessworldcup.org, les joueurs font une expérience qui change leur vie, c’est une chance unique – on ne peut participer qu’une seule fois à la HWC.  De nombreux récits de succès tendent à prouver que 77 % des joueurs réussissent à changer de vie sur le long terme. « Ici, ils sont dans la lumière, et non plus dans l’ombre. Ici, ce sont des stars, explique Alessandro Dell'Orto. Cette expérience vaut bien 100 séances de psychothérapie ».

« J’ai le sentiment de progresser, confirme Ewa, joueuse de 29 ans, qui sort de deux ans de dépendance à l’alcool. J’avais tiré un trait sur moi-même, à présent, je me lève et je me bats. Pour beaucoup de joueurs, c’était la première fois qu’ils voyageaient, qu’ils faisaient connaissance avec de nouvelles personnes venant d’autres pays. Et puis ils ont porté le maillot de l’équipe nationale ». « Tout le monde ne peut pas en dire autant », renchérit fièrement Leonardo, 21 ans. Alessandro Dell'Orto tempère : « après la Coupe du monde, les joueurs ont toutefois du mal à revenir à la réalité, dans laquelle il n’y a pas de supporters pour les encourager, ni de journalistes pour s’intéresser à eux. Beaucoup ont alors besoin d’un suivi psychologique adapté ». 

Pour représenter un pays à la HWC, les joueurs ne doivent pas forcément être ressortissants de ce pays. Selon Sergios, l'entraîneur de l’équipe grecque, il serait toutefois difficile d’obtenir les autorisations de voyage pour les réfugiés et les demandeurs d’asile, même pour ceux de pays européens : « nous avons de nombreux joueurs étrangers et cette année je n’ai pu en emmener aucun. Le choix d'un joueur ne se fait pas tant sur ses performances sportives, continue-t-il. Le plus important, c’est qu’il soit prêt à venir régulièrement aux entraînements, à bien se comporter et à respecter les règles. Nous recherchons des joueurs dont nous pensons qu’ils pourront tirer profit de cette expérience ». Pour Uwe, le Belge, la recette fonctionne : « Je me suis dit : "mon gars, tu peux faire quelque chose, bouge-toi, reprend ta place dans ce monde’ ». Hier, son fils, qui suit les matchs sur Internet, lui a envoyé un SMS : « Papa, je suis fier de toi, tu as marqué un but en Coupe du monde ». Pour cet homme de 49 ans, c’est une double victoire. Quand la Coupe du monde sera finie, il envisage de s’investir davantage dans le football.

Abstraction faite du nombre de buts et de victoires sportives, beaucoup de joueurs connaissent des succès personnels. « Au lieu d’abandonner, ils continuent de jouer », confie Maciej Gudra. Et lorsqu’en bas, sur la pelouse, les matchs se terminent, ce ne sont pas trois mais six équipes qui font la fête. Cependant, les Polonais, qui viennent de perdre face aux Russes, quittent le terrain dépités. A la HWC comme ailleurs, la victoire reste quand même la plus belle.