La Guyane ne quémande pas

Article publié le 22 novembre 2016
Article publié le 22 novembre 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ce n’est pas du lobbying. Pour moi c’est une politique de “dû”. De dû. J’appartiens à cette catégorie d’élus qui considère que je ne quémande pas.

Le 23 septembre 2016 vous avez été élu Président de la Conférence des Régions Ultrapériphériques (CPRUP). Quelles seront les grandes orientations politiques de votre mandat ? La Guyane est une région structurellement pauvre. Nous avons un PIB qui est encore à 53% de la moyenne de l’Union européenne. Nous avons une démographie galopante. Nous avons des retards en infrastructures. Nous n’avons pas une économie particulièrement expansive comme à La Réunion ou autres donc par conséquent nous sommes une région structurellement pauvre.  Pour nous, l’investissement primordial est en matière d’éducation. Nous sommes le seul territoire de France où il faut construire 13 lycées, 14 collèges, 530 groupes scolaires en moins de 10 ans. On est le seul territoire où il faut construire 40 000 logements pour rattraper notre retard. Les routes sont quasiment inexistantes. L’économie est un peu d’or, foret, pêche, et tout le reste c’est du secteur tertiaire. Donc pour nous, investir c’est partout! Inclus l’eau potable, l’assainissement, les déchets, le numérique, la santé etc. C’est une région qui mérite d’être construite aujourd’hui. Voilà pourquoi les fonds structurels sont un ajout important pour complémenter les aides d’État. 

Vous êtes également le Président de l'Association des Régions Ultrapériphériques françaises. Étant donné le contexte de la réforme territoriale en France, considérez-vous que le travail de lobbying développer à Bruxelles se creuse de plus en plus entre les RUP françaises, d’une part, et les régions de la métropole, d’autre part? Quel est l’impact de cette réforme pour votre collectivité ? Je suis entièrement d’accord avec cette réforme. L’État français se décentralise. Le transfert des fonds de gestion structurels aux collectivités régionales pour nous, Martinique et Guyane, sont manifestes. L’État est en train de se décentraliser comme en Allemagne.  Il faut à la fois supprimer le nombre de fonctionnaires, les coûts, partir sur des planifications à caractère intercommunal. Ce n’est plus une question de droite ou de gauche. Administrativement c’est fondamental ! Nous ne pouvons plus gérer sa ville en fief. Ça c’est terminé ! Aujourd’hui ce seront les régions qui auront pleinement la compétence économique, la compétence d’aménagement, la compétence de planification, de santé, le tourisme passera aux EPCI, la politique de déchets également. À terme cela mettra de l’ordre. C’est tout.

Est-ce que le budget a été renforcé pour les régions vues les nouvelles compétences ? Non, le budget n’a pas été renforcé. Les budgets se sont simplement additionnés. Pour moi 1+1 cela fait 2. Mais le fond de compensation n’y est pas. L’État s’est bien gardé d’ajouter les fonds de compensation qui explique que les régions françaises connaissent aujourd’hui des problèmes structurels budgétaires qui sont énormes. Regardez tout ce qui passe avec les audits et bagarres qui se multiplient. Chez nous, j’ai absorbé notre déficit colossal mais notre trésorerie s’est effondré. Il a fallu harmoniser les conditions du personnel du département et de la région. Rien que cette réforme, nécessaire, s’élève à 5 millions d’Euros. Pris totalement en charge par la collectivité. L’État n’accompagne pas. 

Une des priorités de votre prédécesseur, Monsieur Miguel Albuquerque, Président de la Région de Madère était le soutien à la filière pêche. Le 8 novembre 2016 vous avez mené une action de lobbying auprès de la DG Mare de la Commission européenne. Qu’en est-il ressorti de cette réunion ? Non seulement je confirme l’intérêt de la pêche comme je le prends comme une condition sine qua non pour les RUP. Aujourd’hui la filière pêche est la grande priorité. Par contre, je me permets de reprendre un mot qui vous aviez utilisé. Ce n’est pas du lobbying. Pour moi c’est une politique de “dû”. De dû. J’appartiens à cette catégorie d’élus qui considère que je ne quémande pas. J’exige mon droit et je le dis avec force car nous sommes la richesse de l’Europe. Honnêtement parlant, nous avons deux problèmes. Un problème franco-français et un autre vis-à-vis de l’Europe. Pour certaines autorités européennes nous sommes les confettis de l’histoire. Les restes de la colonisation. J’en ai un peu assez. Nous venons pas quémander. J’exige. Je vais vous donner un exemple : il y a deux ans je suis venu m’exprimer au Parlement européen. Je prends la parole et le modérateur de la séance m’explique que j’ai 5 minutes de prise de parole. Attendez…je viens de faire 8 heures de vol, j’ai 4 heures de décalage horaire, et on me dit que j’ai 5 minutes. Inadmissible. Ce point de vue est partagé par toutes les RUP. Aujourd’hui il faut qu’on puisse s’asseoir face aux commissaires européens leurs dire que nous sommes européens et que par conséquent nous avons droit à une certaine reconnaissance. J’ai envie de dire dignité. 

Concrètement comment mettez-vous en place cette politique de “dû” à Bruxelles ?

La Guyane a un bureau de représentation à Bruxelles, qui tisse des forts liens avec les institutions européennes et qui reporte toutes les informations pertinentes sur le financement européen à la collectivité. J’accorde une énorme importante au lobbying à Bruxelles. Pour la Guyane une autre priorité est l’industrie du bois. Nous avons une forêt exceptionnelle avec plus de 8 millions d’hectares dont 5 millions appartiennent à l’État français ! Ce bois d’excellente qualité a plus de 700 espèces dont une quarantaine est labellisée et vendue au monde entier. Ce que je souhaite c’est faire le bois d’énergie.

Une question géopolitique. Aujourd’hui, les flux migratoires sont au coeur du débat européen. La Guyane a toujours été une région attractive pour ses voisins. Notamment le Brésil. Nombreux articles ont été rédigés sur les voyages en pirogues. Pouvez-vous nous expliquer quelles mesures ont été prises pour combattre l’immigration illégale ?

Le phénomène n’est pas comparable. Ce n’est si massif qu’en Grèce où Italie mais le phénomène existe. Nous avons plus de 15 000 migrants tous les ans dont plus de 8 000 qui sont Haïtiens. Nous avons des difficultés à répondre à cela dû à l’absence de fonds. De plus, nous n’avons pas la compétence régalienne pour le faire. J’avoue que nous ne sommes pas contents de déléguer à l’État la résolution du problème. Mais c’est sûr que nous sommes aujourd’hui touchés par le phénomène de migrations.

Une question inévitable. Comment voyez-vous la montée du FN en France ?

Énorme, énorme, énorme. Ils sont partout. 

Comment ça se manifeste chez vous ? Cela va se manifester lors des prochaines élections présidentielles! Le FN est un mouvement anachronique pour une terre qui a connu l’esclavage, la colonisation. Toujours est-il que la xénophobie, la misère, le chômage délétère cela et que donc cela ne va pas tarder que demain nous ayons un représentant chez nous qui ose aller face à la population. Mais c’est sûr qu’il y a déjà un vote pour le FN en Guyane. De l’ordre de 4 à 5% aux dernières élections. C’est l’insécurité et la peur qui génère une poussée de mouvements d’extrême droite. 

Est-ce que les Français de la métropole voient la Guyane comme un tremplin pour l’Amérique Latine ? Oui, bien sûr. Je peux vous donner plusieurs exemples. Le groupe Eiffage qui aujourd’hui est également présent au Suriname grâce à son passage par la Guyane. J’ai même accepté de participer à un film promotionnel afin qu’ils puissent entrer au Suriname. Je préfère mil fois que ce soit un groupe français qui réponde à des travaux au Suriname que d’autres. Deuxième exemple, le patron des patrons de Vinci est venu en Guyane. Il avait protesté ouvertement sur le fait que le pont qui nous relie avec le Brésil avait été construit essentiellement par des sociétés brésiliennes. Toujours est-il que le groupe Vinci est en train de regarder des investissements sur Belém. Troisième exemple, l’entreprise Degrémont qui est entré chez nous, en Guyane, et qui est un spécialiste en matière de traitement d’eau. Aujourd’hui ils sont au Brésil par le biais de la Guyane.  La Guyane est manifestement une vitrine du génie français et d’attractivité d’entreprises françaises en Amérique Latine.