"La grande désillusion" , un livre à lire

Article publié le 11 juin 2002
Publié par la communauté
Article publié le 11 juin 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

"La mondialisation, aujourd'hui, ça ne marche pas". Le Prix Nobel Joseph Stiglitz signe le plus argumenté des réquisitoires contre les institutions économiques internationales.

Les recherches, témoignages, et réflexions sur la contestation à la mondialisation néolibérale se multiplient depuis quelques années, apportant une caution intellectuelle et argumentée aux manifestations de masse qui lont accompagnée depuis trois ans. Les analyses des intellectuels ou contestataires engagés ne manquent pas, mais elles doivent souvent assumer le reproche de ne pas être assez conscientes des vrais enjeux du monde moderne, de critiquer sans proposer. Sans trancher un jugement sur le sujet, quil nous soit permis dassurer que le nouveau livre que nous proposons ici échappe à ce reproche. Joseph Stiglitz est un des économistes les plus connus au monde; il est également lun des plus respectés. Grand universitaire, professeur dans les universités les plus prestigieuses de Stanford à Colombia, Prix Nobel d'économie, il est surtout connu pour ses traités dEconomie destinés aux étudiants du supérieur. Mais son nouveau livre échappe au genre qui le fit connaître, et éclaire dune lumière nouvelle et sa pensée et son caractère. Il vient de publier en effet un livre de 330 pages, intitulé "La grande désillusion" (le titre original étant Globalization and Its Discontents), qui étonne dabord le bibliophile par son sous-titre Aujourdhui, la mondialisation, ça ne marche pas. (1)

La phrase peut surprendre. Certes, lesprit de cette sentence est aujourdhui de plus en plus accepté, mais on ne lattend pas de cet économiste, homme du sérail, cest-à-dire un des officiers les plus en vue du conseil économique aux Etats-Unis et dans les institutions internationales, acteurs fondamentaux de la mondialisation néolibérale. Mais la phrase prend une toute autre ampleur, lourde de sens, lorsque lon sait que ce livre est le fruit de lexpérience de lauteur à deux postes cruciaux: le premier est la présidence du Council of Economic Advisers (CEA) du président Clinton entre 1993 et 1997, cest-à-dire le conseiller le plus influent des institutions du pouvoir exécutif américain en matière économique, le second est la vice-présidence et le poste déconomiste en chef de la Banque Mondiale entre 1997 et janvier 2000, date où il quitta volontairement la Banque Mondiale, déçu du fonctionnement des institutions internationales de régulation économique. Acteur de lintérieur de laction économique, louvrage est un réquisitoire contre ces institutions, surtout contre le Fonds Monétaire Internationale (FMI), non seulement dans lintérêt de la réduction de la pauvreté et de lenvironnement, mais aussi (là est une originalité de la démarche), dans celui de lefficacité économique des mesures pour le développement.

Organismes créés après la Seconde Guerre mondiale, fruits de Bretton Woods, le FMI et la Banque Mondiale étaient chargés de la stabilité économique du monde et de la lutte contre les crises économiques qui enfantaient la progression de la pauvreté. Dinspiration keynésienne, le FMI contrôlait la situation macoéconomique des Etats (déficit budgétaire, politique monétaire, inflation, dette extérieure) quil fournissait en liquidités pour soutenir sa demande, tandis que la Banque Mondiale veillait aux équilibres structurels (nature des dépenses de lEtat, marché du travail, politiques commerciales) dans le but de soutenir le développement et de réduire la pauvreté. Stiglitz décrit avec clarté la révolution de pensée que connurent ces institutions, surtout le FMI, dans les années quatre-vingts, atteints par lidéologie ultra-libérale des années Reagan-Thatcher; instruits de lexemple de quelques pays latino-américains dont la croissance était freinée par la corruption et linefficacité de la gestion de leur secteur publique, imposant des prix élevés aux consommateurs, ces fonctionnaires en déduirent un redoutable système dont les principes furent confortés par lapparence de leur victoire sur les systèmes communistes après leur effondrement. Lauteur montre leur passage de la théorie à lidéologie: dans la certitude de lefficacité dun système dont il démontre avec une mesure argumentée le fanatisme, ces fonctionnaires remplacèrent leurs théories keynésiennes par lidéologie du marché. Selon eux, lEtat freinait la croissance, corrompait les entreprises et favorisait le protectionnisme, la priorité étant de favoriser, à nimporte quel prix, la dérégulation générale. On donne à cette nouvelle idéologie le nom de consensus de Washington, système fermé qui impose la discipline fiscale, des taux de change compétitifs, la libéralisation du commerce, les investissements étrangers, les privatisations et la déreglementation.

Stiglitz nest pas un penseur politique, encore moins un idéologue. Instruit de son expérience, il décrit léchec de lapplication du consensus de Washington. Depuis vingt ans, les pays en développement qui demandent de laide à la communauté internationale ont affaire au FMI, garant et véhicule de toute aide conséquente, donc de lespérance. Lors dune crise, les émissaires du FMI ne visitent le pays en question que de leur chambre luxuseuse où, assis devant un bureau, ils étudient la situation chiffrée du pays en quelques jours, et en déduisent leurs mesures qui ne souffrent pas de contradiction. LEtat doit alors réduire ses dépenses en se retirant de léconomie, mais le marché quil laisse libre est imparfait, les prestations anciennement rendues par lui ne sont souvent plus assurées par personne. Il doit permettre la libéralisation des marchés financiers et du système bancaire, ce qui offrent aux banques occidentales (dont les cadres sont souvent des fonctionnaires internationaux) des marchés nouveaux dont elles chassent tout concurrent; elles financent alors les multinationales occidentales en restant prudentes sur les PME locales, ce qui naide pas la croissance puisque les taux dintérêt ne baissent pas. Les investissements étrangers peuvent aider les entreprises mais leur volatilité entraine souvent les faillites. Quant à laustérité imposée sur les comptes publiques, elle maîtrise sans doute linflation, mais au prix de millions de chômeurs, qui, dans les pays pauvres, conduisent autant de familles à la faim et à lindigence; Stiglitz a lintelligence de pouvoir toucher le FMI en écrivant que ces chômeurs rendent improductives les forces vives de la croissance. Stiglitz souligne que le problème de ces mesures nest pas dans leur efficacité à long terme, mais dans les conditions de leur application, brutales et inconscientes. Lorsque le FMI les édicte, son action est dirigée par le secret des discussions, et la contrainte de leur suivie. On appelle cette démarche idéologie car lidée nest pas débattue ou appliquée aux circonstances, mais unique et imposée en tant que loi qui ne peut être que juste. Elle ignore que le changement dune société, sa course vers le développement et la prospérité, nest pas seulement dordre économique, mais requiert une évolution générale de la société.La discussion Nord-Sud est unilatérale, la libéralisation imposée alors que les pays occidentaux protègent leurs industries menacées par celles émergentes comme le textile, les services maritimes ou le bâtiment; léconomiste reconnaît alors lhypocrisie dont les manifestants anti-globalisation accusent lOccident.

Ainsi éclairé, le lecteur suit Stiglitz qui lui explique comment ces théories ont entraîné la Russie post-communiste à la ruine, par la négligence des conditions nécessaires au passage à une économie de marché, comme la réglementation des marchés financiers ou la surveillance des abus de pouvoir après les privatisations. Ces mêmes théories portent la responsabilité, selon lui, de la crise asiatique de 1997, car elles ne comprirent pas le rôle des Etats de la région dans leur croissance. Autant déchecs qui exigent une réforme, aussi radicale que profonde, des institutions économiques internationales et de notre rapport avec la pauvreté et le développement. Les coûts sociaux doivent être évités, la réglementation bancaire assurée, la spéculations rendus à lutilité, les transitions douces, et la transparence absolument prioritaire, si lon veut construire un ordre économique dont les exigences obtuses defficacité ont échoué.

Cest un ouvrage simple, clair et édifiant. Léconomiste intègre dans lexigence defficacité économique les dimensions humaines du développement de tous, de la réduction de la pauvreté, et la considération dune société selon ses particularités et son visage réel. Il était louable de prôner ses exigences, il est remarquable de les lier à lefficacité économique. Il ne présente pas de projet politique, assure que son propos est autre. Toutefois, sa démonstration appelle les responsabilités politiques à considérer que le marché mondialisé na de sens que sil est le prélude à la construction dune société mondiale de citoyens solidaires. Léradication de la pauvreté est une responsabilité qui en partie nous incombe, qui nous enrichira de la dignité de lautre.

Jean-Laurent Lastelle

(1)Joseph E. Stiglitz, La grande désillusion, éditions Fayard, 2002, 328 pages.