La Gorge ou le capitalisme glouton

Article publié le 18 juillet 2012
Article publié le 18 juillet 2012
Alors que la société de consommation gagne progressivement l'ensemble de la planète et que le capitalisme règne en maître, une auteure macédonienne compte bien nous remettre les pendules à l'heure. Lecture de l'oeuvre de Žanina Mirčevska, La Gorge.

Quand je suis arrivée à la Maison d’Europe et d’Orient je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Bien entendu j’avais lu la fiche de présentation. C’est dans le cadre du festival l’Europe des théâtres, que la lecture de La Gorge était donnée publiquement. Une œuvre dramatique sur l’absurdité du capitalisme. L’auteure, Žanina Mirčevska, est macédonienne. Ses textes ont connu beaucoup de succès en Russie, aux États-Unis et en Europe. Ça a suffi à me convaincre d’y aller.

To eat or not to eat, telle est sa question

Arrivée sur place, je m’installe dans une petite salle avec une douzaine d’autres personnes. Ambiance intime et conviviale, nous nous retrouvons rapidement plongés dans le noir. Face à nous, un homme se tient debout. A sa gauche, six autres comédiens assis en arc de cercle. L’homme commence par déclamer des mots, je cherche leur lien, en vain. Son débit de parole est impressionnant, tantôt lent, tantôt très rapide, il joue avec sa respiration. Puis il nous parle de son histoire. Sa vie se résume à vendre des tickets de bus. Ayant peu de ressources pour vivre, il décide de cueillir des pleurotes (espèce de champignons, ndlr) dans un champ. Rapidement, il est interrompu par un paysan qui lui explique que, malgré les apparences, ce champ appartient à quelqu’un. D’ailleurs, la leçon qu’il cherche à nous donner est que toute chose appartient à quelqu’un. Mais alors que le paysan le traîne devant le propriétaire, ce personnage mystérieux qui possède tout, l’homme apprend finalement que les pleurotes et bien plus encore sont… à lui. La propriétaire est en fait sa mère et le voilà transformé en riche héritier.

Son conseiller personnel, l’homme qui connaît la composition de son patrimoine sur le bout des doigts, lui fait une longue liste de tout ce qu’il possède : il a tout et peut tout. Tout acheter. Assouvir ses moindres désirs et ceux des autres. Sans limite. Sans limite ? Non, cet homme a faim. Une faim sans fin qui le ronge. Insatiable, il avale tout, jusqu’à manger de l’homme. To eat or not to eat, telle est sa question.

Tout change pour lui : devenu riche, homme de pouvoir il a également retrouvé une famille. Pourtant on ne peut s’empêcher de lutter contre cette ambiance qui nous met mal à l’aise. Alors on essaye de comprendre pourquoi. Et ce qu’il faut comprendre c’est qu’en réalité, c’est au moment où il retrouve une identité qu’il finit par se perdre lui-même. Sa vie n’a rien d’enviable. La famille qu’il a retrouvée n’est qu’un nuage de fumée et ses relations sociales sont fausses et intéressées. Dépourvu de toute capacité de discernement et de valeurs, il offre la clef de sa cave à l’employé qui devait se faire soigner pour alcoolisme. Ainsi il n’est pas seul à se perdre.

Perdu, il l’est aussi dans cet univers de surconsommation qu’il ne maîtrise pas. Ne faisant plus la différence entre la qualité et la quantité l’homme cherche à tout prix à sortir de cette spirale infernale qui le pousse à accumuler ou plutôt engloutir toujours plus. C’est sans succès. Obsédé encore et toujours par le vide qu’il cherche désespérément à combler, par ce besoin primaire qui le détruit de l’intérieur, l’homme sombre dans la déception et le malheur. Cet homme sans nom, sa chute, le trou dans lequel il tombe, c’est la Gorge et l’absurdité du capitalisme. 

Photos : les photos de la lecture © Hélène Laurain, dans le texte : (cc) merlin1487/flickr