La Galice : voyage au pays de la jeunesse désenchantée

Article publié le 20 octobre 2016
Article publié le 20 octobre 2016

La région espagnole de la Galice est mondialement connue pour deux choses : Inditex et le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Pourtant, aucune des deux ne laisse entrevoir de grandes perspectives d'avenir aux plus jeunes. Lassés d'attendre en vain une opportunité, nombreux sont ceux qui décident de partir pour élargir un peu leur horizon. 

C'est un jour d'automne comme les autres dans la rue Real de La Corogne. La ville s'éveille et entre en effervescence. Alors que les boutiques ouvrent leurs portes, les gens commencent à circuler dans l'odeur d'eau salée du port se répand partout. L'impression d'une ville active en somme. Pourtant, la réalité est toute autre. On estime que lors d'un jour comme celui-ci, 84 jeunes entre 20 et 34 ans quittent la Galice à la recherche de plus grandes opportunités. Au niveau national, seule la communauté de Castilla y León fait pire. Castilla La Mancha, l'Aragon et l'Extrémadure parviennent toutes à garder leurs jeunes, mieux que la Galice en tout cas. Beaucoup prennent la direction de Madrid ou choisissent des destinations internationales comme la Suisse et l'Angleterre. Mais une partie d'entre eux décide aussi de rester.

« La situation est pire que jamais »

Agé de 27 ans, Santiago est assistant administratif dans une entreprise de location de grues à La Corogne. Il s'estime chanceux d'avoir un travail, car « on passe souvent plusieurs années à préparer son avenir pour finalement se heurter à des portes fermées », dit-il. Dans son cas, le chômage n'est pas un souci immédiat, contrairement à 26,6% des jeunes appartenant à la tranche d'âge des 16-29 ans, qui eux n'ont pas de travail. Cependant, son contrat ne lui garantit pas la stabilité nécessaire pour pouvoir devenir autonome. « Avec les types de contrat qu'on décroche aujourd'hui, les conditions de travail ne sont pas les meilleures pour pouvoir quitter la maison familiale », affirme-t-il. Du même âge que Santiago, Doris Fernandes, journaliste et traductrice basée à Mos (Pontevedra) confirme que l'état de frustration dans lequel se trouvent de nombreux jeunes se traduit « souvent par une acceptation généralisée de conditions de travail précaires et instables, qui empêchent les jeunes de développer d'autres aspects de leur vie, notamment l'aspect personnel et l'aspect social ».

Dans cette région qui dessine le coin nord-ouest du pays, il ne s'agit pas seulement d'indépendance familiale. L'organisation Galiza Nova, qui rassemble les jeunes membres du Bloque Nacionalista Galego (BNG), est passée de simples positions nationalistes à un véritable combat pour  l'indépendance territoriale. « La situation est pire que jamais », déclare Alberte Mera, secretaire général de Galiza Nova, pour qui l'indépendance doit devenir un choix. Un choix que conteste le jeune Santiago, qui considère que les démarches en faveur de la rupture telles que le fameux « Brexit », laissent beaucoup de questions en suspens. « Ce que nous devons encourager est un traitement égalitaire de tous les territoires », affirme-t-il en référence à l'Espagne et l'Europe. Il a également des doutes par rapport à l'UE : « L'idée de créer une unité d'États européens n'était pas mauvaise, le problème, c'est la façon dont cette unité a été bâtie ».

L'Europe est précisément la destination de beaucoup de ces jeunes galiciens. Olalla, une journaliste de 27 ans qui vit à Berlin, explique qu'il est impossible de conserver en Galice le niveau de vie dont elle bénéficie en Allemagne. Elle parle de l'émigration comme d'une « liberté » qui lui a permis de sortir du cercle vicieux dans lequel la maintenait sa région. Comme elle, Yago Grela, 20 ans et originaire de Vigo, vit aussi à l'étranger. Pour lui, la situation est un peu décourageante, même s'il considère qu'elle est inhérente à la Galice en raison de sa médiocre localisation géographique, qui l'isole quelque peu du reste du pays. Lorsqu'il aura terminé ses études à Lannion, en France, où il a pu partir grâce à une bourse Erasmus, il pense aller à Madrid, où il espère pouvoir travailler. Ce qui n'est pas aussi évident pour Beatriz, une Galicienne installée à Londres. « La seule solution que j'entrevois pour rentrer au pays est l'auto-entreprenariat », affirme-t-elle.

Depuis 1981, année où la Galice est devenue une communauté autonome après quatre décennies de dictature centraliste, le manque d'opportunités, l'émigration, le vieillissement de la population, le manque d'infrastructures et même la difficulté pour le galicien de perdurer en tant que langue sont autant de thèmes qui nourrissent les débats récurrents lors des campagnes électorales. Des thèmes qui n'ont pour autant guère influé sur les votes au cours des dernières années. Lorsqu'on interroge les jeunes sur les résultats des dernières élections régionales du 25 septembre - qui ont vu de nouveau la victoire du Partido Popular (PP) à la majorité absolue - presque tous expriment un certain mal-être. Seule Beatriz y trouve un point positif : le Parlement a largement gagné en force. « Je suis triste et en colère de voir qu'un parti rongé par la corruption non seulement n'en fait pas les frais, mais en sort encore renforcé », commente Doris, la jeune journaliste et traductrice de Pontevedra. Tout comme Olalla, Yago juge que ce résultat était prévisible et dénote par ailleurs une fracture générationnelle. Un parti comme le PP, soutenu principalement par la population la plus âgée de Galice, préside au destin de la communauté, alors que les plus concernés par les politiques actuelles sont les jeunes. 

Zara, un problème de taille

Si les jeunes galiciens n'apprécient pas franchement le parti qui dirige leur région, le PP donc, il en va de même pour Inditex, le grand symbole international de la Galice. On reproche à la plus grande entreprise textile mondiale, propriétaire de marques comme Zara, Bershka ou Stradivarius, de faire fabriquer ses produits dans des pays en développement, sans faire profiter la population locale de ses bénéfices. « Elle repose sur le principe de l'anéantissement de la concurrence, c'est pourquoi je ne pense pas qu'elle soit un modèle à suivre », estime Olalla. Yago critique lui aussi ses méthodes de production, car il est convaincu que le propriétaire d'Inditex, Amancio Ortega, « pourrait concevoir, produire et confectionner tous ses vêtements en Galice, créer ainsi des milliers d'emplois et améliorer l'économie de la communauté. Pourtant, il préfère localiser ses usines en Chine ou en Inde, où il exploite à moindre coût une main d'oeuvre bon marché », affirme-t-il.

L'émigration n'est pas un phénomène récent en Galice. La génération précedente connaît aussi bien les raisons pour lesquelles on quitte le pays. Luis Castro a 41 ans et est originaire de Saint-Jacques-de-Compostelle, ultime étape du fameux pèlerinage. Dans les années 1990, Luis fut le premier de la famille à entrer à l'université pour suivre des études d'ingénieur. Malgré sa formation, il a dû émigrer. Il a ainsi vécu 8 ans loin de la Galice, à Valence, jusqu'à cette année, où il est revenu travailler à Pontevedra. Selon lui, la communauté a deux urgences à traiter : la qualité des services publics et l'emploi. « On dit que le Galicien est plus enclin à fuir qu'à affronter les difficultés », raconte-t-il. « La Galice pourrait devenir la porte d'entrée en Europe depuis l'Atlantique, grâce aux ports de Vigo et de La Corogne. Nous pourrions être le nouveau Rotterdam, mais pour cela il faut que les marchandises puissent correctement circuler. » L'artère principale de la communauté, l'autoroute qui relie les trois grands centres urbains (La Corogne, Saint-Jacques-de-Compostelle et Vigo), est payante, ce qui complique les échanges commerciaux. Quant au transport ferroviaire, l'investissement dans des trains à grande vitesse n'a pas permis de réduire à moins de six heures le temps de trajet jusqu'à Madrid. Des faiblesses que l'on a pu constater lors du déraillement d'un TGV galicien en 2013, la pire tragédie ferroviaire de l'histoire récente de l'Espagne.

« On dit que le Galicien est plus enclin à fuir qu'à affronter les difficultés »

Cependant, en dépit d'un contexte bien peu stimulant, nombreux sont les jeunes qui tentent de lutter contre le conformisme de beaucoup de Galiciens. Prenant le contre-pied du « c'est comme ça », que des auteurs tels que Manuel Rivas ou Xosé Neira Vilas ont largement dénoncé dans leurs ouvrages. Comme l'explique Doris, il s'agit aussi de faire en sorte que la Galice ne soit pas seulement internationalement connue pour Inditex, mais aussi pour « ses particularités, son savoir ancestral, sa culture, sa langue, ses paysages, sa gastronomie, sa nature, et surtout pour la réussite de ses universités, de son industrie, de ses mouvements sociaux, de sa littérature... ». Les provinces de La Corogne et de Vigo disposent aujourd'hui de leurs propres universités qui, en venant s'ajouter à l'université traditionnelle de Saint-Jacques-de-Compostelle, ont contribué à diminuer le nombre d'étudiants candidats à l'émigration. Ces deux villes, les plus peuplées de la communauté, ont aussi construit des aéroports qui ont amélioré les connexions avec l'Espagne et l'Europe, internationalisant davantage encore la région.

Tout n'est pas perdu. Il reste encore des initiatives qui montrent que les choses peuvent changer. Un exemple prometteur est le festival d'art urbain DesOrdes Creativas, qui est organisé depuis 2010 dans la localité d'Ordes, à mi-chemin entre La Corogne et Saint-Jacques-de-Compostelle. À cette occasion, des artistes venus de toute la Galice restaurent les façades enlaidies de la ville, provoquant un effet boule de neige dans d'autres localités galiciennes qui commencent à suivre le mouvement. Un festival qui passerait inaperçu s'il n'était porté par toute une génération disposée à se rebeller face à la grisaille d'un présent qui ne débouche sur rien.