La France : terre d’abondance pour les « cerveaux tunisiens »

Article publié le 30 mai 2014
Article publié le 30 mai 2014

Le nombre de « cerveaux » qui fuient la Tunisie n'a cessé de croître ces dernières années, et beaucoup d’ingénieurs, de doctorants, ou d’universitaires choisissent la France pour poursuivre leur carrière. Pour comprendre leurs raisons, nous les avons rencontrés à Paris où ils ont accepté de livrer leur expérience personnelle. 

À la ter­rasse d'un café  près du parc de la Vil­lette (19e ar­ron­dis­se­ment), je ren­contre Amine, un in­gé­nieur de 30 ans en In­for­ma­tique In­dus­trielle et Au­to­mates. Amine est venu en France après une ex­pé­rience de 2 ans dans une so­ciété assez ré­pu­tée en Tu­ni­sie. Un job bien payé, mais ré­pé­ti­tif, avec peu de res­pon­sa­bi­li­tés : « on tra­vaille comme des ma­chines sur un pro­jet sans sa­voir vrai­ment ce que l’on fait. J’au­rais aimé avoir une vue d’en­semble, sa­voir ce qui se fait en amont de mon tra­vail ». Il lui vient donc l’idée de pos­tu­ler chez le four­nis­seur de son en­tre­prise tu­ni­sienne en France. « Ce que j'ai cher­ché, je l'ai ob­tenu. Je  fais un vé­ri­table tra­vail d'in­gé­nieur et je suis épa­noui », ajoute-t-il. 

4 mois en France plus utiles que 24 ans en Tu­ni­sie 

Ces sen­ti­ments de stag­na­tion et d’ab­sence d'évo­lu­tion se sont gé­né­ra­li­sés chez les jeunes « cer­veaux  tu­ni­siens », et concernent  les en­tre­prises pri­vées comme pu­bliques. En té­moigne Helmi, 34 ans, consul­tant en Sé­cu­rité des Sys­tèmes d’In­for­ma­tions. Après 5 an­nées pas­sées à l'Agence Na­tio­nale de Sé­cu­rité In­for­ma­tique, il a dé­cidé de mettre le cap sur la France car « les jeunes ne peuvent pas évo­luer au sein de l'ad­mi­nis­tra­tion tu­ni­sienne, et bon nombre d'ex­perts y "meurent"». Jeune in­gé­nieur et père de fa­mille, Mhenni a fi­na­lisé son pro­jet d’études en France pen­dant 4 mois, et af­firme qu’ils ont été plus bé­né­fiques pour lui que 24 ans en Tu­ni­sie. Une phrase choc qui cris­tal­lise le pro­blème de la fuite des élites tu­ni­siennes vers la France. Mhenni af­firme qu'au-delà des com­pé­tences tech­niques qu'il a pu ac­qué­rir dans l’Hexa­gone, il a sur­tout trouvé sur son lieu de tra­vail une am­biance convi­viale où on donne une grande im­por­tance aux va­leurs hu­maines, et où les em­ployés sont trai­tés comme des Hommes et non comme des ma­chines. En Tu­ni­sie, la men­ta­lité est pour lui to­ta­le­ment dif­fé­rente, entre non­cha­lance des pa­trons, in­ci­vi­li­tés quo­ti­diennes et manque fla­grant d'or­ga­ni­sa­tion. 

Un fac­teur dé­ter­mi­nant éga­le­ment pour Nadia, 28 ans, qui a dé­cidé de pour­suivre un Mas­ter en Éco­no­mie et Fi­nance In­ter­na­tio­nale à Paris 13 après une Maî­trise à l'IHEC (Ins­ti­tut des Hautes Etudes Com­mer­ciales) de Car­thage dans l'es­poir de dé­cro­cher un tra­vail en France. « La so­ciété y est moins exi­geante et les va­leurs de ci­visme ont plus d’im­por­tance qu’en Tu­ni­sie », confie-t-elle.

« In­tel­lec­tuel­le­ment co­lo­ni­sés »

Mona, doc­to­rante en Mar­ke­ting de 28 ans et en­sei­gnant-cher­cheur à Pa­ris-Sud, évoque des rai­sons fa­mi­liales : « je veux ga­ran­tir un bon ave­nir à mes en­fants, et je se­rais égoïste si je ne leur fai­sais pas pro­fi­ter des mêmes op­por­tu­ni­tés pro­fes­sion­nelles ». Elle ajoute à cela les mêmes pro­blé­ma­tiques d'in­ci­visme poin­tées du doigt par Mhenni. Avec tris­tesse, elle dit qu’elle ne « se voit plus vivre en Tu­ni­sie ».  

Le Fran­çais étant la langue de l'en­sei­gne­ment, no­tam­ment scien­ti­fique, en Tu­ni­sie (après 75 ans de co­lo­nia­lisme), elle fa­vo­rise aussi le dé­part des élites. Pour Mehdi, 28 ans et in­gé­nieur dans une grande banque fran­çaise, « la France co­lo­nise en­core la Tu­ni­sie in­tel­lec­tuel­le­ment. Les ly­céens qui sortent pre­miers du bac­ca­lau­réat re­joignent les grandes écoles fran­çaise,  et les élèves des écoles pré­pa­ra­toires passent les concours fran­çais ». Les in­gé­nieurs qui ob­tiennent leur di­plôme au pays sont d’après lui « pom­pés » par la France vu l'énorme de­mande du mar­ché hexa­go­nal.

La dé­ci­sion de re­tour­ner au ber­cail est dif­fi­cile à prendre tant les op­por­tu­ni­tés en France dé­passent lar­ge­ment celles du pays d’ori­gine. Mais le mal du pays est bien là, et les ex­pa­triés cherchent à le sur­mon­ter en re­créant une si­tua­tion fa­mi­liale stable. Mona confie s’être ma­riée dans cette op­tique, tan­dis qu’Amine a fait appel au re­grou­pe­ment fa­mi­lial pour avoir sa femme à ses côtés.Re­tour­ner au pays est une op­tion en­vi­sa­gée par Helmi, mais pas avant cinq ans au moins, car ses en­fants sont sco­la­ri­sés en France. Amine lui ai­me­rait bien re­ve­nir et s'ins­tal­ler à son compte après avoir ac­quis un peu plus d'ex­pé­rience. Mais à la ques­tion « Comptes-tu re­tour­ner un jour en Tu­ni­sie ? », la ré­ponse la plus spon­ta­née et don­née par tous res­tait « Si dieu veut ! ».

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Paris et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « eu­ro­med re­por­ter » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec Search for Com­mon Ground et la fon­da­tion anna Lindh. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la une du ma­ga­zine.