La France et sa circulaire contre les étudiants étrangers : appât de Guéant vers 2012

Article publié le 28 novembre 2011
Article publié le 28 novembre 2011
La circulaire Guéant, comme on l’appelle, très dommageable à la réputation de la France, s’inscrit-elle dans une politique de restrictions frontalières à long terme, ou simplement dans une stratégie électorale en vue des présidentielles d’avril prochain ? Elle est en tout cas entrée en vigueur aux dépens des étudiants étrangers qui doivent depuis plusieurs mois envisager de rentrer chez eux.

Qu’est-ce qu’un clandestin ? Une personne qui reste dans un pays alors que sa présence y est illégale. Nabil Sebti, sweat bleu foncé de la prestigieuse école HEC, jean et baskets, parle couramment plusieurs langues, vient de terminer son master et a créé deux start-ups en France. Il a payé les droits d’inscription élevés de l’une des écoles de commerce les plus connues d’Europe. Sans le panneau autour de son cou, on ne saurait pas que Nabil est en situation irrégulière depuis un mois. Et ce, au sein même du pays qui a formé et promis un avenir au jeune Marocain depuis son enfance. Dans le métro, le jeune homme n’arbore plus de sweat à capuche, mais un look de commercial avec chemise et veste pour ne pas « se faire choper »…

Nom de code : circulaire de la honte

La procédure de changement de statut devra faire l’objet d’un contrôle approfondi

Ce jeune homme de 25 ans est victime de la circulaire Guéant, signée par le ministre du Travail, Xavier Bertrand, et envoyée le 31 mai 2011 à toutes les préfectures de France par le ministre de l’Intérieur qui lui donnera son nom. La mission officielle du ministère ? « La procédure de changement de statut devra faire l’objet d’un contrôle approfondi» Traduction : de plus en plus de tampons « refusés » sur les demandes de visas de travail des étudiants étrangers, de façon à ce que le nombre d’immigrants légaux (200 000 en France) baisse de 10% d’ici la fin de l’année. La France expulse depuis un certain temps les étudiants étrangers, y compris dans les universités, tout ça pour que l’aile conservatrice des électeurs de droite ne donne pas ses voix à la candidate du Front national, Marine Le Pen. Cette stratégie électorale n’est pas nouvelle. Et les quelque 300 étudiants, qui ont manifesté le 12 novembre au métro Varenne savent que pour une poignée de votants, c’est leur avenir qui est en jeu, sous la forme probable d’un vol sans billet retour.

(Photo ©Davide Riccardo Weber)C’est pour cette raison que Nabil et d’autres jeunes gens concernés ont fondé le Collectif du 31 mai, qui exige le retrait de la circulaire. Des personnalités politiques de tous bords, des présidents d’universités et des entreprises comme L’Oréal ou Ernst & Young, qui misent sur les profils internationaux polyvalents, ont rejoint le mouvement contre cette décision absurde du ministère de l’Intérieur. « Même au sein du camp conservateur, la circulaire a plus de détracteurs que d’adeptes », indique Nabil. Pendant ce temps, le Sénat lui-même est intervenu pour exiger la suppression du document.

Après le plombier polonais, le « polytechnicien marocain »

Dans la manifestation des « Indésirables » à Paris on entend le refrain : « Guéant si tu savais, ta circulaire où on se la met ». Nabil porte un brassard rouge avec un gros C blanc dessus. Sur les pancartes des autres étudiants on lit « 2 mois », parfois « 4 ou 5 mois ». C’est le temps qu’il leur reste avant de recevoir la réponse de la préfecture. Sinon, au bout des 6 mois conformes à la loi, il est temps pour l’élite étrangère de la France de plier bagage pour rentrer au pays. Scolarisés, diplômés, expulsés ! La famille Europe a trouvé un nouveau bouc émissaire : parmi les nouveaux « malvenus » de la famille européenne, figure désormais le « polytechnicien marocain », aux côtés du « plombier polonais ». Ainsi Omar Saghi, professeur à Sciences Po, décrit-il dans le quotidien français Libération la stigmatisation au pays de Sarkozy.

La France aux Français

Que la France – depuis que Sarkozy est aux commandes – prenne des accents nationalistes, c’est un fait connu. Depuis plusieurs années, au cours desquelles on a vu la création du ministère de l’Identité nationale, le renvoi à la frontière de plusieurs Roumains, citoyens de l’UE et la liberté de circulation des individus en Europe être remise en question, la construction d’une France-forteresse est de plus en plus évidente. Les étudiants étrangers, fût-ce dans un établissement d’élite, sont devenus des obstacles sur ce chemin. Et pourtant on manque d’ingénieurs en France.

Cette politique de fermeture n’aide pas non plus le pays à se faire des amis à l’étranger. D’après un directeur d’université, raconte Nabil, la Chine aurait menacé de fermer les postes de VIE (Volontariat International en Entreprise) aux Français. En Europe, aucun autre pays n’a récemment pris des mesures aussi drastiques. Sauf la Grande-Bretagne, où le ministre de l’Immigration, Damian Green, a mis en route en avril de nouvelles restrictions concernant les visas étudiants. En Allemagne, où le manque d’employés qualifiés est de plus en plus notable, la politique est même devenue depuis juin moins sévère avec les travailleurs immigrés. Enfin, pour les médecins et les ingénieurs du moins.

Le ministre de l'Intérieur français Claude Guéant a annoncé en mai 2011 que : “Contrairement à une légende, il est inexact que nous ayons besoin de talents, de compétences” issus de l’immigration. (Photo ©Davide Riccardo Weber)

Ndew Ndour, 23 ans, venu du Sénégal, veut quand même attendre. Officiellement, il reste deux mois à cet informaticien. À demi-mot sa préfecture lui a fait comprendre que la situation serait moins tendue après les élections. Martin Le Cap, étudiant en informatique à Troyes, venu du Cameroun, est forcé de faire des études longues. Après 5 ans d’études et malgré un contrat de travail, il doit à nouveau s’inscrire. Une Camerounaise de 24 ans qui souhaite rester anonyme est certaine que les dossiers sont volontairement gardés pendant 6 mois. Elle se prépare, comme 300 autres étudiants avant elle, au retour. Et Nabil ? Il constate avec tristesse que « parce que je suis médiatisé, je n’ai pas de problème. Moi, je vais rentrer chez moi. Mes ressources financières ne sont pas loin de zéro. Cette circulaire m’a tout pris. J’ai fermé mes entreprises.. Cette circulaire porte atteinte à notre dignité. Elle fait du tort aux entreprises, aux centres de formation et à la réputation de la France. On a beau dire j’aime la France. Mais dans 15 ans, si je suis dans une position de force quelque part et que j’ai affaire à la France, cette histoire pèsera dans la balance, à 100% ».

Toutes les photos : ©Davide Riccardo Weber; Vidéo: (cc)cafebabel.com/YouTube