La France d'en bas de Florence Aubenas

Article publié le 9 mars 2010
Article publié le 9 mars 2010
La crise : elle est passée par ici, elle repassera par là. Mais, concrètement, ça veut dire quoi, la crise, pour ceux qui la subissent au quotidien, les plus faibles socialement ? C’est ce que voulait découvrir la journaliste Florence Aubenas dont le nom n'est plus à faire.
De février à juillet 2009 la Française, otage en Irak pendant plusieurs mois en 2005, s’est mise dans la peau d’une demandeuse d’emploi à Caen. Entre enquête journalistique et travail ethnologique.

La journaliste a dit à ses amis qu’elle partait écrire un livre au Maroc. Tu parles ! La grand reporter au Nouvel Observateur voulait juste avoir les mains libres ; et la voilà inscrite au chômage à Caen, logée dans un petit studio, avec pour seul diplôme un baccalauréat. L’objectif : décrocher un CDI. Elle pensait y parvenir en quelques jours. Cela durera six mois. De cette expérience est né un livre, Le quai de Ouistreham, non sans rappeler les travaux du journaliste allemand Günter Wallraff. Le 24 février Florence Aubenas était à Strasbourg pour présenter son livre.

Jeu de rôle

« On ne parlait que de ça (…) Tout donnait l’impression d’un monde en train de s’écrouler. Et pourtant autour de nous, les choses semblaient toujours à leur place. Tout était en ordre », écrit la journaliste dans l'avant-propos de son livre. La réalité de la crise lui paraissait dur à saisir, cette démarche d’immersion dans l’univers des précaires relevait donc de l'évidence. Dans son nouveau rôle elle garde son vrai nom, mais elle s’invente un autre passé. Son diplôme ? Un simple bac. Expérience professionnelle ? Aucune. La recherche d'emploi avec un tel CV lui paraît insurmontable. Le pire pour la journaliste était la perception du temps. « On pense toujours que les sans-emplois ont du temps. Mais c’est faux. C'est le temps du néant. On passe toute la journée à chercher du boulot et le personnel du Pôle Emploi n’a que très peu de temps à nous accorder.» Après une recherche longue elle finit par trouver un emploi en tant que femme de ménage dans un camping et sur le quai de Ouistreham. Mais le travail se révèle être une torture. Les conditions sont misérables, le salaire aussi. Au bout de six mois on lui offre finalement un CDI. Jusque-là elle aura vécu les humiliation, les préjugés, l’exploitation et le mépris. Mais elle aussi appris la solidarité des humbles.

Journalisme littéraire ?

La journaliste d'investigation attise l'imaginaire collectifDans son livre elle retrace son histoire de manière captivante. Elle observe, décrit, raconte. Et fait surtout parler les autres. Ceux qui vivent avec elle la France d’en bas. Parfois on se croit dans un roman, tellement ses rencontres sont colorées, ses descriptions détaillées. En même temps, on attend un choc révélateur. En vain. Ce que décrit Aubenas n’a rien de spectaculaire ou de scandaleux. Aussi banal que cela puisse paraître, c'est la simple réalité. Une réalité terrifiante, mais pas de révélation révolutionnaire. « Je voulais rendre l’invisible visible », explique Aubenas. La journaliste y parvient à peine dans son livre. Ce genre de jeu de rôle journalistique n’est pas nouveau. Aubenas en est consciente et reconnaît ses prédécesseurs, une en particulier : « Autrefois Wallraff était une idole pour moi. J’étais nourri de ça. » Dès les années 70, l’Allemand s’est fait un nom en tant que journaliste d'investigation effectuant ses enquêtes en totale immersion. Sous l’identité de Hans Esser il a travaillé pendant plus de trois mois au quotidien allemand BILD afin de révéler ses méthodes douteuses de recherche. Son livre sur cette expérience (Der Aufmacher: Der Mann, der bei BILD Hans Esser war) a fait couler beaucoup d’encre à l’époque. Par la suite Wallraff a fait bon nombre de projets de ce genre. Il se fait entre autre passer pour un travailleur étranger turc, un SDF et en 2009 pour un homme de couleur. Avec, à la clé, des révélations violentes.

Masquer ou tromper ?

D’un point de vue journalistique Wallraff restera sans doute l’idole d’Aubenas. Car ses enquêtes révélaient une démarche plus téméraire et ses publications étaient plus spectaculaires. Wallraff allait parfois jusqu'à se mettre en danger de mort lors de ses recherches. En 1985 il écrivait à ce sujet : « Il faut se déguiser, afin de démasquer la société, il faut tromper et simuler afin de trouver la vérité. » Pourtant beaucoup de « victimes » de Wallraff sont en désaccord sur ce point. Elles ont pu se sentir abusées et trompées. Non seulement la BILD-Zeitung et d’autres institutions ont porté plainte contre le journaliste, mais le Presserat (conseil de presse) a en plus prononcé un blâme à son encontre. La question de la légitimité de cette méthode se pose en effet. Le Pressekodex allemand (code déontologique de la presse) impose : « Un journaliste révèle toujours son identité. ». Le code de déontologie français l'exige aussi. Mais dans l'allemand, on trouve aussi : « La recherche masquée est justifiée dans le cas où le journaliste, grâce à cette méthode, parvient à révéler des informations de grand intérêt publique qu’il ne peut pas obtenir autrement. » Florence Aubenas n’aura probablement pas trop à s'inquiéter car au final, elle ne se livre à aucune attaque frontale qui pourrait lui prêter une intention diffamatoire.

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, 2010, Editions de l'Olivier.

Cet article a été publié sur le babelblog de Strasbourg par Till Neumann

Photos : ©Raging Sociopath /Flickr