La fin d'une illusion

Article publié le 26 avril 2005
Publié par la communauté
Article publié le 26 avril 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’affaire allemande des visas a suscité un débat absurde autour de Joschka Fischer, Ministre des Affaires étrangères. Malgré les grands débats sur les idéaux, la société civile européenne, complètement anesthésiée, a pour le moins ignoré la discussion.

Tout a commencé à cause d’une idée visionnaire qui allait à l’encontre d’une Europe « forteresse » et qui a éveillé notre intérêt à son paroxysme. Quand le nouveau gouvernement fédéral allemand entrait en fonction en 1998, la libéralisation de la politique de l’immigration constituait clairement un de ses objectifs. Il s’agissait alors de mettre sur pied une société ouverte au monde, quand les premières erreurs furent commises, en l’an 2000, avec le fameux décret Volmer, du nom du Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères qui perdit son poste sur ces entrefaites – et à propos duquel l’opposition allemande fait depuis des semaines ses choux gras pour chercher des poux à l'actuel Ministre des Affaires étrangères lui-même. Il faut être clair : le débat ne tourne pas du tout autour la personnalité de Joschka Fischer, pas plus que sur la question de qui a su quoi et quand. L’opposition allemande semble bien plutôt croire qu’elle a trouvé l’opportunité de se débarrasser de son adversaire de prédilection, le plus populaire des hommes politiques du pays, Joschka Fischer. Aussi étonnant que cela paraisse, il s’agit bien plus du destin politique de ce Fischer qui a postulé à la fonction de Ministre européen des Affaires étrangères, particulièrement dans une perspective européenne. Il s’agit de l’idée d’une Europe ouverte sur le monde, et par dessus tout, de savoir si cette idée est réaliste ou plutôt utopiste. Alors que la société civile européenne, complètement anesthésiée, a pour le moins ignoré la discussion.

Mais où est donc le public européen ?

Début 2003, les gens paradaient dans les rues des capitales européennes pour contester la guerre en Irak. C’est ce qui a inspiré à Jürgen Habermas ses déclarations sur la renaissance de l’Europe et la venue au monde d’un public européen. Depuis, l’Europe et particulièrement ses milieux universitaires, ont beaucoup écrit sur la transnationalité de la communication politique. Le public européen s’est progressivement affirmé avec la construction des questions politiques comme désirs européens communs. Mais où en est la société civile européenne aujourd’hui ? Où s’impose ce qui semble être une question de politique intérieure dans un Etat membre, en tant que désirs européens communs ? Est-ce que le public européen, si peu de temps après sa naissance, se prend déjà pour la Belle au Bois dormant, dont on lui a tant et tant parlé par le passé ? Pourquoi le débat sur les visas courts séjours allemands est-il snobé par le public allemand qui, non content de le remplacer par la communication transnationale sur l’Europe et sa soit disant forteresse, provoque même une médiation sur le sujet.

Un idéalisme candide

Une chose est donc claire : peu importe par qui, quand ou comment l’erreur décisive a été perpétrée. L’Europe doit en supporter collectivement les conséquences, et la société civile européenne doit se lancer dans le débat aussi rapidement que possible. Elle doit se demander ce qu’elle peut encore sauver de l’idée d’une Europe ouverte au monde à un moment où le trafic d’êtres humains facilité officiellement et la prostitution forcée s’insinuent en Europe sans faire plus de bruit que cela, devenant, par dessus tout, compréhensibles… Le public européen et la société civile ne doivent pas fermer les yeux sur ces défaillances. Les féministes européens ne doivent surtout pas se sentir gênés de clouer au pilori la mesquinerie d’une politique dont nous devrions malgré tout, ou peut-être pour cette raison précisément, respecter les idéaux. La publiciste allemande Alice Schwarzer a naturellement parachevé le droit, lorsqu’elle a pris note de ce que la politique du gouvernement fédéral allemand avait vraiment simplifier la prostitution forcée en Europe. Dans un entretien accordé au Spiegel, elle souligne particulièrement que dans l’affaire des visas, il ne s’agit en aucune manière d’une ouverture au monde, mais plutôt d’une manière de rendre le monde extérieur étranger à nous. En d’autres termes, une quasi naïveté flirtant avec la bêtise, qui se serait entichée depuis le début d’un concept insuffisamment mûri qui conduit à mépriser tous les appels au secours émanant de la réalité des représentations diplomatiques en Europe de l’Est.

Souhaitons-nous, en vertu de cet entêtement abrutissant, assumer la responsabilité d’une politique, vouée à l’échec, qui, avec une telle législation, ouvrira grand la porte à la destruction de vies humaines ? A la place, ne préférerions-nous pas faire tout ce qui est en notre pouvoir pour sauver la réalité potentielle d’une Europe ouverte au monde ? Si douloureux que ce soit d’admettre cet échec – et aussi égal nous soit qu’après le sacrifice de Ludger Volmer un Joschka Fischer dusse encore être mis au pilori – l’Europe libérale n’a, face à la situation actuelle, aucune autre alternative que de reconnaître ce naufrage. Et peut-être, avec l’aide du Traité constitutionnel, que d’apporter plus de cohérence à la politique européenne d’immigration. A nous de jouer !