La duplicité des médias français : lexemple de la couverture du putsch avorté au Vénézuela

Article publié le 17 avril 2002
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Article publié le 17 avril 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ou comment, par lexercice irresponsable du pouvoir dinformer, un président élu, démissionné et séquestré par les militaires, devient un putschiste renversé par la volonté populaire

Dans la nuit du 11 au 12 avril un coup dEtat militaire a renversé le président vénézuélien Hugo Chavez, au pouvoir depuis décembre 1998. Deux jours plus tard, les partisans du président constitutionnel renversaient le gouvernement insurrectionnel : Hugo Chavez revenait triomphalement au pouvoir.

Faisant preuve une fois de plus de leur complaisance politique, les médias nationaux français, plutôt que de décrire un « coup dEtat », ont dabord préféré adopter la terminologie et linterprétation des putschistes en parlant de « démission » (cf. le titre de larticle de Jean-Michel Caroit dans Le Monde du samedi 13 avril 2002 : « Le président du Venezuela, Hugo Chavez, est contraint à la démission »), terme repris le soir même par les journaux télévisés nationaux. En effet, comme devait le rappeler le procureur général de la République bolivarienne du Vénézuela , la démission du président de la République obéit à une procédure strictement encadrée : si démission il y avait eu, celle-ci serait intervenue devant lAssemblée Nationale et le vice-président aurait assumé les fonctions de chef de lEtat. « Démission mystérieuse », ont pourtant renchéri certains médias, indiquant quils ne pouvaient pas établir les faits avec exactitude tout en privilégiant une interprétation unique. Cette façon de procéder est particulièrement regrettable dans la mesure où la recherche de linformation constitue le fondement du métier de journaliste. Que les tragiques événements ayant précédé le coup dEtat manqué (13 morts et plus de 100 blessés) soient imputables ou non aux partisans du président Chavez qui affirment pour leur part que ce sont les milices de lopposition qui ont tiré les premières ou quon ne puisse pas conclure à ce stade, comme lavancent prudemment les organisations de défense des droits de lhomme, tout cela nest pas pris en compte dans larticle pré cité où la responsabilité des « chavistes » apparaît comme la cause et la justification de la confiscation du pouvoir. M. Caroit aura beau introduire des bémols dans son article du lendemain (la nature du coup dEtat ne semble plus mise en doute, mais la qualité usurpée de « président » par intérim de Pedro Carmona est pleinement acceptée), les autres médias écrits et télévisés auront entretemps répété linterprétation des vainqueurs provisoires sur laquelle aucun journal ou télévision ne jugera nécessaire détablir ensuite le moindre rectificatif. Lautocritique nappartient pas à la culture des prophètes de la révélation médiatique. Dès samedi soir, le Vénézuela avait disparu des journaux télévisés : la « vérité » avait été assénée la veille.

Un putsch ? Oui, celui de Chavez en 1992 !

Mieux encore, si coup dEtat il y avait eu, il a été laissé entendre que ce serait davantage un coup dEtat dHugo Chavez. Car lon rappelle abondamment quil sagit dun « ancien lieutenant-colonel putschiste » (six ans avant son élection !), quil ait pu ensuite être élu et réélu démocratiquement à décrasantes majorités ne semblant pas constituer en soi linformation essentielle. Les rares faits retenus vendredi soir par les journaux télévisés insérés chichement entre un reportage sur le fait international du moment, la Palestine, et un autre sur lévénement national incontournable, lélection présidentielle française ont été présentés à un rythme tel que, ceux qui analysent linformation le savent pertinemment, seules quelques formules saillantes peuvent marquer lesprit de téléspectateurs tenus ignorants de la politique intérieure au Vénézuela. Ils ont pu en déduire la « démission » dun homme vraisemblablement arrivé au pouvoir par un « putsch ».

Mais le public a aussi pu retenir ce constat lapidaire souligné par quelques-uns de nos médias : 80% des Vénézuéliens vivent en deçà du seuil de pauvreté. Que la notion de seuil de pauvreté mesure non la pauvreté absolue mais le nombre dhabitants dun pays disposant de revenus inférieurs à une certaine proportion du revenu moyen aurait probablement été trop long à expliquer : le Vénézuela, quatrième producteur mondial de pétrole, a toujours été un des Etats les plus inégalitaires au monde, cette situation savérant bien antérieure à larrivée au pouvoir dHugo Chavez. La « révolution bolivarienne » quil entend conduire, malgré un début de mandat marqué par des inondations catastrophiques qui avaient ravagé le pays (mais dont il na été fait aucun rappel), explique précisément sa popularité restée exceptionnelle depuis 1998 parmi les couches les plus pauvres de la société. Enfin, lamitié réciproque de Fidel Castro et dHugo Chavez, opportunément rappelée, est de nature à nourrir lamalgame entre deux régimes bien distincts.

Quand la faiblesse de lanalyse conduit à la désinformation

Dans ce contexte, lorsque le soulèvement du peuple vénézuélien a confirmé Hugo Chavez dans ses fonctions, les médias ont seulement conclu que la situation évoluait très vite, avouant ainsi leur incapacité danalyse Ils auront été constamment à la remorque des événements, voyant dans chaque stade de la crise son issue et son dénouement. Léditorial du Monde daté dimanche 14 /lundi 15 avril nen était-il pas déjà à analyser les causes de léchec définitif dHugo Chavez (« Il y a quelques semaines encore, Hugo Chavez, rayonnant et bavard comme jamais, affirmait que le risque dun coup dEtat militaire contre lui était « nul », et se voyait, des années encore, à la tête de (la) « révolution bolivarienne » () Il est aujourdhui en prison, sans que les Vénézuéliens aient pu entendre de sa propre bouche le mot de la fin ») ? Pour étayer cette version des faits, un article en première page du même journal estimait que le calme régnait à Caracas et le directeur de lInstitut des hautes études de lAmérique latine, un spécialiste assurément, expliquait (p. 5) les causes de la « chute de Chavez », rapprochée notamment de celles du dictateur péruvien Alberto Fujimori et du bon élève argentin du FMI Fernando de la Rua (sic). Face à une telle entreprise de désinformation, il faut donc rétablir la vérité des faits et proposer une interprétation qui permette de comprendre léchec du coup de main.

Le Vénézuéla dHugo Chavez est un des régimes les plus démocratiques dAmérique du Sud.

Même les opposants au chef dEtat reconnaissent labsence datteintes à la liberté des médias, malgré la violence continue avec laquelle ceux-ci, restés acquis à une ancienne classe politique discréditée, vitupèrent depuis trois ans et demi contre un « régime dictatorial » qui les a laissés librement sexprimer. Peu de régimes occidentaux accepteraient une mise en cause aussi systématique (nest-ce pas, M. Berlusconi ?). Force est toutefois de constater que cest cette voix-là du Vénézuela qui a su le mieux se faire entendre des journalistes occidentaux, liés à leurs collègues vénézuéliens par lappartenance à une même communauté dintérêts professionnels.

Les opposants au régime représentent la minorité du peuple vénézuélien.

La grève générale quavait lancée lopposition ne doit pas laisser accroire lidée dune impopularité du régime. Si le soutien initial massif à Hugo Chavez sest érodé, les « chavistes » du Pôle patriotique ont remporté toutes les élections depuis décembre 1998 à des majorités qui feraient pâlir denvie nos dirigeants occidentaux : 59% des suffrages exprimés à lélection présidentielle de mars 2000, 13 des 23 Etats aux élections régionales puis 70% des sièges de députés aux scrutins daoût et de décembre 2000, 59% des suffrages exprimés au référendum ayant dénoué la crise entre lexécutif et des syndicats restés contrôlés par lopposition sociale-démocrate et dont plusieurs dirigeants figuraient tout naturellement dans le gouvernement insurrectionnel formé par le patron des patrons vénézuéliens.

Au cours des semaines ayant précédé le coup dEtat, lopposition unie droite et « gauche », patronat et anciens leaders syndicaux a voulu tenir sa revanche électorale dans la rue. Las, les manifestations massives des partisans du Pôle patriotique ont prouvé quelle ne pouvait pas davantage prétendre lemporter sur ce terrain. A lannonce du coup dEtat, des partisans dHugo Chavez se sont soulevé spontanément dans les quartiers populaires de Caracas pour tenter, alors en vain, de sopposer au coup de main militaire. Mais les médias français préféraient braquer les projecteurs sur les attaques lancées contre lambassade de Cuba à Caracas par une poignée de partisans des putschistes. Lorsque les défenseurs du président élu ont coordonné leurs actions, le gouvernement insurrectionnel a été balayé en quelques heures : une fois encore, par manque de clairvoyance ou par duplicité, les médias français avaient privilégié linformation accessoire.

Le coup dEtat a marqué la tentative de réaction de groupes dintérêts menacés dans leurs privilèges.

Une des antiennes du discours antichaviste est la démagogie supposée du président Chavez. Sans réel souci de cohérence, leur critique dénonce concomitamment une absence prétendue de réformes sociales et ladoption légale de textes de lois censés préparer la révolution sociale. Lengagement modeste dun début de réforme agraire constitue déjà une mesure inacceptable à lheure du libéralisme triomphant. Les changements à la direction de larmée ou de la société publique des pétroles, fonctions publiques dont la nomination relève du pouvoir discrétionnaire de tout gouvernement, nont pas été acceptés par leurs anciens titulaires. Hugo Chavez a surtout joué un rôle clé dans laugmentation concertée entre les pays de lOPEP du prix du baril de pétrole, suscitant leffroi dans les milieux libéraux occidentaux qui ne peuvent tolérer que des pays du Sud puissent tirer profit dune des rares situations de dépendance économique des Etats du Nord industrialisé. Pis, ce faisant Hugo Chavez a rencontré à Bagdad Saddam Hussein, suscitant lire américaine. Il nen fallait pas plus pour que certains voient dans le président vénézuélien lémule de Fidel Castro et le nouveau fourrier dune révolution socialiste.

En réalité, aux yeux de ses adversaires, la révolution bolivarienne dHugo Chavez présente ce défaut majeur de vouloir mener une politique nationale indépendante à légard des Etats-Unis, du FMI et de lOMC quand, sous couvert dune « mondialisation néo libérale » qua toujours dénoncée Hugo Chavez, sont fixées les règles empêchant notamment le retour des politiques de développement autocentrées quavaient choisies une majorité dEtats du Tiers Monde au lendemain de leur indépendance.

Le gouvernement insurrectionnel préparait une réaction de type thermidorienne.

Le général Pinochet et ses acolytes navaient pas procédé différemment pour renverser Salvador Allende, en attisant la révolte sociale et en recourant aux services de la CIA. Sauf quil nest plus nécessaire aujourdhui de maintenir la fiction dune action séparée des militaires et des « Chicago boys » qui détenaient les leviers du pouvoir économique au Chili : lhomologue vénézuélien du baron Ernest-Antoine Seillière, Pedro Carmona, a voulu sapproprier directement le pouvoir en sautoproclamant président de la République. Il a aussitôt prononcé la dissolution du Parlement, de la Cour Suprême et du Conseil électoral national sans manquer de faire allégeance aux Etats-Unis sur ses intentions économiques. La rapidité avec laquelle les putschistes ont constitué leur équipe a confirmé, si besoin était, quil sagissait bien dun coup dEtat minutieusement préparé.

Cette réaction peut être qualifiée de thermidorienne dans la mesure où elle sest appuyée sur les secteurs les plus corrompus et les moins populaires de la majorité « chaviste », toujours prompts à rejoindre les hommes forts du moment : en particulier, des centaines de millions de dollars avaient été détournés par une partie de larmée vénézuélienne dans le cadre du plan « Bolivar 2000 » de lutte contre la pauvreté. Le pouvoir insurrectionnel nétait pas majoritaire dans lopinion ; pour le devenir, il pouvait acheter les ralliements en distribuant force prébendes ou éliminer les partisans de lancien pouvoir, suivant des méthodes infiniment plus brutales que celles dénoncées la veille, et dont la dissolution annoncée des institutions démocratiques aurait constitué la première étape.

Silencieuse Union Européenne

Dès lannonce du coup dEtat, le prix du baril de pétrole cédait 6% à New York : Wall Street avait confiance Quant à lUnion Européenne, à Caracas comme en Palestine, elle sest contentée de souhaiter « la cessation des violences ». Après avoir cautionné par leur silence lagitation politique et sociale tant que lopposition ne sétait pas emparée du pouvoir, les gouvernements européens ne tinrent pas un autre discours que le gouvernement insurrectionnel quand ils appelèrent dans un communiqué commun avec Washington au « retour au calme », au « consensus national » et au rétablissement de la démocratie, se gardant bien de préciser si elle avait été selon eux bafouée par « le dictateur » Chavez ou « le président » Carmona Les gouvernements européens navaient jugé ni nécessaire, ni pertinent de se démarquer de Washington. Mais lélargissement de lUnion Européenne permettra, à coup sûr, daccroître les chances quil y ait parmi les dirigeants des pays membres certains plus clairvoyants que les autres...