La démocratisation comme politique étrangère européenne, prétexte ou réalité ?

Article publié le 16 décembre 2002
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Article publié le 16 décembre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La principale influence de l’Europe sur le plan international ne serait-elle finalement pas son extraordinaire capacité à susciter des processus de démocratisation ? C’est la question que l’on peut se poser devant l’absence, toujours aussi remarquable, d’un réelle politique étrangère européenne. Mais il faut sans doute voir ce qui se cache derrière la rhétorique de la démocratisation.

Transitions et démocratie

Certains faits sont difficilement contestables : La plupart des anciennes prétendues démocraties populaires sont aujourd’hui de réelles démocraties et l’on peut estimer leurs proches voisins sont eux aussi, à quelques exceptions près, en phase de démocratisation. Ces pays, à en croire les sondages successifs, ont pour la grande majorité de leur population une image extrêmement positive de l’Union Européenne ; et les organisations européennes telles que l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) et les programmes de développement financés directement par l’Union Européenne (comme les programmes TACIS ou CARDS) sont sûrement un facteur d’explication de cet enthousiasme.

L’échéance de 2004 risque cependant de poser un certain nombre de problèmes qui écornent sérieusement cette image optimiste. En effet, l’entrée des 10 nouveaux pays dans l’Union Européenne, par l’engouement qu’elle va créer risque de faire de l’ombre aux pays qui, eux, restent dehors – l’écart entre les « ins » et les « outs » va s’accroître, en entraînant un certain nombre de conséquences peut-être imprévues, notamment dans la zone des Balkans.

En effet, bien que la plupart de ces pays fassent partie du Pacte de Stabilité pour l’Europe du Sud-Est et qu’un nombre important de crédits soient investis dans la région des Balkans par ce biais, la croissance des inégalités entre des pays qui étaient parfois membres de la même fédération (la Slovénie qui va intégrer l’Union en 2004 et la Macédoine qui risque d’en rester longtemps en dehors étaient deux républiques Yougoslaves) ne va pas manquer d’attiser les tensions. Le risque de ce détournement de regard est que les « outs » deviennent les laissés pour compte de l’élargissement, en devenant ainsi la périphérie de la périphérie Européenne.

Pour les Balkans en tout cas, il est évident que l’intérêt suscité dans les années 1991-1995 (guerre entre Bosnie, Croatie et Fédération Yougoslave) puis 1998-2000 (évènements du Kosovo, chute de Milosevic) a été détourné vers d’autres zones de conflit, sans pour autant résoudre certaines questions cruciales pour son avenir .

Les ratés de la démocratisation

Si l’on prend l’exemple de la Bosnie-Herzégovine, on touche directement les limites de l’influence « démocratisante ». On a bien vu lors des dernières élections, les premières organisées par le pays lui-même depuis la guerre, que l’institution transitionnelle de l’ONU, l’OSCE et l’ensemble des agences gouvernementales et non gouvernementales européennes n’ont pas réussi à empêcher un vote radicalement nationaliste, aussi bien dans les camp croate que serbe et bosniaque.

De la même façon, la question non résolue du statut du Kosovo pose problème, et bien que le parti d’Ibrahim Rugova ait remporté un franc succès lors des élections, il est difficile de comprendre la situation critique de la Macédoine sans jeter un œil sur les l’incapacité, de la part des fonctionnaires de l’UNMIK, à mettre un terme aux trafics d’armes et de drogue, ni d’endiguer le développement des réseaux de prostitution vers les pays avoisinants. Et sur ces points précis, il faut se rendre à l’évidence : le Pacte de Stabilité n’a jusqu’à maintenant pas apporté de réponses satisfaisantes.

Un dernier exemple pourrait être celui de la Turquie : la démocratisation de la Turquie, bien qu’indéniablement liée à l’attrait que représente l’Union Européenne repose sur une dynamique incertaine. Bien que cela soit un non-sens de ne pas mettre la Turquie dans le camp des démocraties si l’on se place à une échelle mondiale, à l’échelle européenne, il lui reste encore énormément de réformes à mettre en place, notamment en matière de droits des minorités et de liberté de la presse. Il suffit de lire les derniers rapports de Human Rights Watch (HRW) pour s’en convaincre, et ce ne sont pas les annonces publicisées ces derniers mois (abolition de la peine de mort et droits accrus aux minorités linguistiques kurdes) qui ont changé la situation dans la réalité.

En ayant mis en évidence ces situations pour le moins critiques en matière de démocratisation et de respect des droits de l’homme, on peut sans doute se poser une question plus générale que l’on pourrait formuler de la manière suivante : L’absence d’une réelle politique étrangère européenne, définie clairement par une ligne politique, une institution propre et un discours officiel clair et précis – et donc la croyance plus ou moins diffuse que ce qui fait la particularité de l’Union Européenne à l’échelle internationale serait une sorte de « soft power », de pouvoir d’influence diffus, voire que la construction européenne génèrerait par son fonctionnement propre et par un phénomène de ‘débordement’ (spill over) des phénomènes de démocratisation, cette croyance n’est-elle pas responsable d’un ensemble de quiproquos néfastes ? En bref, croire ou faire croire (volontairement ou par carences institutionnelles) que la politique étrangère de l’UE est la promotion de la démocratie ne crée-t-il pas des situations de malentendu ? On peut au moins en compter deux de taille.

Les malentendus de la politique étrangère européenne

D’une part, et probablement le plus grand malentendu des processus d’élargissement est celui de la position de l’Europe vis-à-vis de la Turquie. Que demande l’Europe à la Turquie ? Démocratisation ? Droits de l’homme ? Economie de marché viable ? Où plutôt n’a-t-elle pas peur de voir entrer un pays certes laïc, mais musulman à 98 %, qui deviendrait le second pays de l’Union en population, et surtout qui envisage la sécurité et la stabilité d’une manière profondément différente de la façon qu’on les Européens de l’envisager : Alors de la Turquie reste dans une logique de guerre froide en arguant qu’elle dispose d’une des armées les plus puissantes de la région et qu’elle est un allié stratégiques au sein de l’OTAN, l’Union européenne tourne plutôt son regard vers les problèmes de sécurité que représentent Chypre, le problème kurde, la frontière avec l’Iran et avec l’Irak, la question arménienne et la question de l’eau à la frontière Sud-est du pays. Se vendant comme facteur de sécurité, la Turquie est à l’opposé vue comme génératrice d’instabilité.

Autre malentendu, qui concerne surtout les candidats à l’adhésion dans les Balkans: Alors que l’Union Européenne voit sa mission dans les pays transitionnels et dans l’élargissement de l’Union un retour aux principes fondateurs de l’Europe, c'est-à-dire la paix et la stabilisation politique, la population des pays concernés perçoit surtout les avantages que représente leur adhésion ou future adhésion en termes économiques : l’Union Européenne représente la vie prospère, le développement de l’économie et l’augmentation du niveau de vie. La Macédoine, la Croatie, la Bosnie voudraient pouvoir mener un train de vie européen du jour au lendemain. Or c’est précisément ce faux espoir qui commence à générer un certain nombre de frustrations et qui risque d’en générer plus encore. Ce malentendu s’illustre également dans la question de la souveraineté : si l’on prend le cas de la Slovénie (la seule qui adhérera en 2004), de la Croatie, de la Bosnie-Herzégovine et de la Macédoine, leur indépendance est récente et leur rapport à une souveraineté nouvellement trouvée risque de poser problème face aux exigences communautaires notamment aux yeux de l’opinion publique. D’autant plus que les dirigeants n’auront aucun mal à apprendre de leurs collègues européens que l’Union Européenne représente un excellent bouc émissaire pour faire passer des réformes impopulaires.

On pourrait donc se demander, pour finir, si tous ces éléments ne mènent pas à penser que l’Europe, incapable de faire le poids face aux États-unis dans la décennie 1990 dans les l’Europe du Sud-est ne mène pas aujourd’hui une « politique étrangère par défaut », en masquant ses carences politiques – ou ses intentions réelles – derrière un discours de « démocratisation » sincère mais souvent inefficace. Démocratisation donc, mais pas partout et pas toujours…nous sommes sans doute en droit d’en attendre plus.