La démocratie représentative en Europe : la présence d’une absence?

Article publié le 16 juin 2015
Article publié le 16 juin 2015

Dans l’Europe actuelle, la démocratie représentative est basée sur un contrat social entre la population et les élus. Cet accord transfère le pouvoir de ce qu’on appelle le «peuple» à des représentants, mais qui est ce « peuple » ? Bienvenue au Ministère de la Citoyenneté, où on va debattre sur le sens de mots qu'on utilise. Premier sujet : « homme (ou femme) politique ». 

[Opinion] La population d’un pays constitue-t-elle un «peuple»? Le «peuple» peut-il être représenté ? Toutes ces questions sont posées à un moment où la baisse considérable de la participation populaire aux élections européennes commence à mettre en doute la légitimité de la démocratie communautaire. 

Le philosophe Carl Schmitt disait que la « représentation est la présence d’une absence ». Il est difficile de dire si le « peuple » peut être représenté, parce que le peuple n’est pas un. La population d’un pays, d’un continent ou du monde, n’est pas un « peuple », mais une « multitude », dans le sens spinozien du terme. « Tutti sono volgo » (« Tout le monde est multitude »), disait Machiavelli. Donc, la démocratie n’est pas le « pouvoir du peuple », mais le « pouvoir de la multitude ». La « multitude » est plurielle et ne peut pas être représentée. La « multitude », en suivant Michael Hardt et Toni Negri, est un réseau décentralisé de personnes et de groupes sociaux hétérogènes qui n’ont en commun qu’une chose : la volonté de ne pas avoir de maîtres autoritaires.

Si la démocratie est le « pouvoir de la multitude », cela ne saute pas aux yeux quand on habite dans une démocratie en Europe. Les élus ne sont pas nos représentants, mais nos maîtres. Ils sont élus sur des programmes électorales que n’ont même pas l’obligation d’accomplir. Ça fait plus de 30 ans que Jean-Claude Juncker, licencié en droit, gagne sa vie en représentant l’absence. En fait, Juncker n’a même pas été élu directement comme président de la Commission européenne, le poste politique plus important en Europe.

L’Abbé Sieyès, homme clé de la Révolution Française, savait parfaitement ce qu’était la démocratie : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être) et qui ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » 

En plus de l’impossibilité de représenter la « multitude », la fermeture des institutions politiques européennes et le manque de débat idéologique créent une situation profondément antidémocratique. Des institutions ouvertes créent des citoyens actifs. La démocratie doit être basée sur l’agonisme (un type de conflit qui se distingue de l’antagonisme par sa volonté de ne pas exclure l’adversaire, qui devient un rival plutôt qu’un ennemi), pas sur le consensus. Si on ajoute que l’abstention a gagné toutes les élections européennes qui ont été organisées jusqu’à maintenant, le pouvoir des élus est complètement illégitime. 

Tous ces sujets ont été abordés dans l’émission initiale en français du Ministère de la Citoyenneté, en définissant le mot « homme politique » et sa légitimité comme souverains du peuple.

Liste des intervenants

- Juan Domingo Sánchez Estop - philosophe matérialiste

- Jean Lemaître - Journaliste et coordinateur du master Communication Politique européenne à l’IHECS.

- Solange Hélin - Attaché de presse et conseiller politique du groupe socialiste au Parlement européen

- Willy Hélin - Ancien chef de la représentation belge de la Commission européenne 

- Matteo Miglietta - Journaliste et étudiant du Master Communication Politique européenne