La demande d’asile : un chemin de crête entre droit et réalité

Article publié le 3 mai 2014
Article publié le 3 mai 2014

Solidarité fondamentale entre les hommes pour les uns, charge pour l’État pour les autres, la question de la gestion des demandeurs d’asile a gagné en acuité ces dernières années suscitant débats et controverses à travers l’Europe. Un article sur les enjeux légaux, économiques et sociétaux liés à la question du droit d’asile en Europe à partir du cas autrichien.

Il y a plus d’un an, Café Babel couvrait la manifestation des réfugiés qui étaient venus s’abriter au sein de l’église votive de Vienne. Depuis lors, la question des réfugiés fait l’objet de vifs débats en Europe. Non parce que l’Europe a été témoin de la tragédie de Lampedusa, « cette honte restée impunie » selon certains médias autrichiens, mais parce que certains acteurs de la manifestation de l’église votive ont été incarcérés pendant huit mois en tant que « passeurs », ou encore parce que le nombre de réfugiés en provenance notamment de Syrie, accueilli par la République d’Autriche, est bien moindre que les chiffres officiels.

«En Europe, nous nous cachons derrière des mots et concepts des droits de l’Homme, nous paradons comme si nous régnons en maîtres en la matière. Mais après, nous nous retrouvons à faire ce genre de choses » déclare Julia Kienast, faisant référence à Lampedusa.

Julia Kienast est étudiante en droit et membre de la European Law Students Association (ELSA). Dernièrement, elle a organisé une table ronde intitulée « Demandeurs d’asile en Autriche – entre droit et réalité » au sein des murs de l’Université de sciences économiques de Vienne. « J’ai étudié le droit, car je voulais faire quelque chose dans le champ des droits de l’Homme. Je m’imaginais alors pouvoir aider les gens, qui vivaient dans des pays pauvres, loin d’ici. Or, lors d’un évènement du Conseil universitaire pour le système des Nations unies (Academic Council of United Nations - ACUNS), j’ai compris pour la première fois qu’il existait beaucoup de personnes sur le territoire autrichien, qui étaient tout autant dans le besoin.

Les arcanes juridiques

Le débat actuel devrait plus mettre au jour l’antagonisme entre la réalité quotidienne à laquelle sont confrontés les demandeurs d’asile et l’état actuel du droit sur la question. Il faudrait également attirer l’attention des étudiants sur cet enjeu. « Sur tout le cursus, seulement une heure et demie exactement est consacrée à la question du droit d’asile, alors qu’il s’agit d’une problématique d’une extrême complexité. Je n’ai jamais autant entendu parler que dans ce cours de manque de clarté juridique et de problèmes de constitutionnalité. Ce champ d’études est une véritable opportunité et pourrait faire l’objet de plus d’attention des milieux universitaires, mais il y a simplement un manque de ressources ».

La juriste Rita-Maria Kirschbaum, juriste à la cour administrative fédérale et invitée de la table ronde, le dit pour sa part sans ambages et qualifie son travail « d’enfer juridique ». L’état du droit nébuleux et le manque de personnel seraient selon elle les raisons principales à l’origine de la durée de traitement des dossiers, parfois d’une longueur qui laisse perplexe.

Selon l’avocate Julia Ecker, deux facteurs viennent expliquer les raisons qui mènent à des prises décisions à la fois injustes et arbitraires. D’un côté, il y a l’état du droit caractérisé par des changements réguliers, des partages de compétences peu clairs et de vastes zones grises. D’un autre côté, on est confronté à la qualité des conseils juridiques en matière d’asile. Dans les procédures de première instance, il n’est pas obligatoire à l’heure actuelle d’avoir une représentation juridique. Par ailleurs, il n’est pas rare non plus que les conseils des autorités penchent plutôt pour le renvoi des demandeurs d’asile dans leur pays d’origine que pour leur maintien sur le territoire autrichien. D’une manière générale, il y a un véritable dédale administratif, conclut-elle.

L’Europe, ce paradis…

Autour d’un café, je demande à Julia Kienast, si elle pense que le système d’asile est en fait exploité par les demandeurs d’asile et fait l’objet d’abus réguliers. Elle secoue la tête énergiquement. « Je ne pense vraiment pas. Bien sûr, il y a des gens qui viennent pour des raisons financières. Mais, je suis convaincue que la majeure partie des demandeurs d’asile viennent en Europe, car la situation dans leur pays d’origine est si déplorable, qu’ils sont prêts à accepter n’importe quelles conditions. En outre, l’Europe est dans l’imaginaire collectif un lieu paradisiaque. Les gens ne savent pas à quoi ressemble vraiment la réalité » explique-t-elle.

Je lui demande alors de me préciser cette réalité. « De facto, il est notoire que bon nombre [des demandeurs d’asile] attendent une éternité avant que la décision des autorités tombe. C’est, je crois, le pire. Ils n’ont jamais de certitude quant à leur situation. Dans les centres, les gens restent assis et végètent toute la journée sans but précis, si ce n’est ressasser leurs problèmes. Leurs savoirs et compétences, qu’ils ont acquis, se perdent…en outre, certains sombrent et commencent à boire, à fumer et commettent des infractions…parce qu’ils n’ont simplement rien d’autre à faire. Beaucoup pourraient trouver un emploi, mais n’ont pas le droit de travailler» conclut-elle.

Peter Huber de l’Institut d’études économiques autrichien explique pour sa part les difficultés économiques provoquées par l’interdiction d’accéder au marché du travail qui frappe les demandeurs d’asile. Souvent, dit-il, ils sont pris dans un cercle vicieux de déqualification et sont confrontés à un reniement de leur formation, sans qu’ils aient une seule fois l’opportunité de gagner leur vie.

De la nécessité du dialogue

Lors de la table ronde, un jeune migrant, jusqu’à peu demandeur d’asile, raconte son expérience qui a connu un dénouement heureux. À six ans, celui-ci avait fui la Mauritanie où il vivait dans des conditions proches de l’esclavagisme. Après douze ans d’attente, il reçut l’autorisation de rester sur le territoire. Depuis, il étudie à l’Université technique et est très reconnaissant d’avoir le droit de poursuivre ses études.

Lorsque je demande à Julia, pourquoi elle voue un tel intérêt à la question des demandeurs d’asile, elle me répond que ce sont de tels exemples comme celui mentionné lors de la table ronde qui la poussent à travailler dans le domaine des droits de l’Homme. « Leurs histoires sont plus terribles les unes que les autres, mais beaucoup montrent une force humaine incroyable. J’avais auparavant très peu de contact avec les demandeurs d’asile. Je suis heureuse d’avoir eu depuis la possibilité d’une telle expérience sur le plan humain. Ce sont des êtres humains comme toi et moi. La plupart ne veulent pas de notre compassion, mais demandent qu’ils soient respectés en tant qu’êtres humains » explique-t-elle.

En plus des procédures bureaucratiques déroutantes, les demandeurs d’asile doivent faire face à un autre défi : l’intégration. On ne peut pas nier qu’il existe un manque de dialogue entre les Autrichiens et les demandeurs d’asile. « Les différences culturelles s’atténuent par le dialogue et l’expérience partagée. Quand aucun contact n’existe, comment l’intégration peut-elle fonctionner ?” interpelle Julia. « Les cours d’allemand sont particulièrement importants, et doivent être pris avec le plus grand sérieux par les demandeurs d’asile. Un effort doit être fait de part et d’autre » selon elle.

Les droits de l’Homme, un concept peu en vogue parmi les entrepreneurs

« Nous avons essayé de monter des projets de financement avec de grandes entreprises. Mais dès qu’ils entendent parler des droits de l’Homme, leur réponse est « non, merci ». J’espère que la situation change rapidement. Il est de plus en plus question de la responsabilité sociale des entreprises. Les États-Unis commencent à aller dans cette direction, mais chez nous les mentalités évoluent plus lentement ”, continue l’étudiante. Elle attend qu’un changement opère en la matière.

La table ronde était aussi l’occasion d’une réflexion commune, en vue de tirer quelques conclusions des différents débats qui ont eu lieu. « Si l’attitude des populations change, alors la politique changera aussi. Les ONG et les médias doivent travailler main dans la main dans ce domaine. Si vous organisez régulièrement des évènements comme la table ronde d’aujourd’hui, et si l’on voit émerger parmi les citoyens la volonté de soutenir la cause des demandeurs d’asile, alors le changement pourrait s’amorcer » conclut Julia Kienast.