La crise provoque des tensions germano-grecques

Article publié le 28 février 2010
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Article publié le 28 février 2010
Les relations germano-grecques sont mises à rude épreuve à l'occasion de la crise économique et financière que connait la Grèce. De médias à médias surtout, les échanges sont plutôt francs, plutôt de mauvais goût, aussi. Et la scène politique s'inquiète d'une possible dégradation des relations diplomatiques entre les deux pays. Choc économique ou culturel ?
On n'en serait plus à parler de solidarité européenne, mais bel et bien de la légitimité de la place de la Grèce dans la cohérence européenne.

Le coup est parti des médias allemands, avec la publication de plusieurs articles dans la revue Focus: un premier, dont le titre « Des imposteurs dans la zone euro » et le sous-titre: « Les Grecs nous privent de notre argent », en disent assez long sur le contenu; le deuxième, intitulé « Comment comprendre les Grecs ? » qui s'attache à décrire le peuple grec, ce peuple de fraudeurs, de tricheurs, de vilains petits canards de l'Europe. Précisons que nous faisons ici référence à la traduction en grec d'articles publiés originellement en allemand. Je ne saurais analyser les intentions des journalistes allemands impliqués dans leur rédaction, je ne peux qu'interpréter la façon dont en rendent compte les journalistes grecs – outrés. « Folie raciste contre la Grèce », dans le journal chypriote Simerini, « Du jamais vu ! Ils nous reprochent même nos images saintes ! » s'insurge Makedonia. Explications.

Le premier article était d'abord illustrée d'un photo montage qui fait faire à la Vénus de Milo un geste obscène et dont le bas du corps est envelopppé dans le drapeau grec: « Cela dépasse les limites de la décence et du respect historique ! », s'exclame un journaliste de Simerini. Par ailleurs, le même texte était accompagné d'une vidéo dans laquelle un brave couple d'Allemands s'inquiétait des fraudeurs du Sud qui empêchent l'honnête contribuable allemand de profiter de son argent. Renchérissement du journal Stern qui explique de son côté, en référence à la grève générale qui a eu lieu mercredi en Grèce, qu' « après avoir joué aux sorciers avec l'euro, les Grecs font maintenant la grève au lieu de faire des économies ».

Le deuxième article paru dans Focus, dont le contenu était rapporté, entre autres, dans le journal Makedonia, présente une « analyse » de la société grecque d'une façon que n'a pas non plus beaucoup appréciée la presse grecque. Extraits choisis par le journaliste grec: « Ce petit peuple sympathique (!) semble n'avoir jamais de problèmes et être toujours à danser comme Zorba le Grec... Ils apprennent encore le grec ancien dès la première classe du collège: c'est comme si on enseignait la langue gothique en Allemagne ! Leurs règles d'orthographe sont telles qu'un même toponyme peut s'écrire de trois façons différentes... Dans ce pays, les règles sont de toutes façons faites pour être violées... Ils appellent encore Istanbul Constantinople ! Dans leurs églises, on peut voir le drapeau byzantin à côté du drapeau grec, et leurs manuels d'histoire font preuve d'un grand chauvinisme... C'est un peuple très sociable, on mange rarement seul en Grèce, leur notion de 'paréa' est une chose unique... A table, ils commandent des plats différents qu'ils placent au milieu, et chacun mange et boit à volonté... Il y a des images saintes partout... S'il existe des codes postaux et des numéros pour chaque immeuble dans les rues, ils ne sont pas affichés sur les façades... Les horaires des musées affichés sur les sites Internet sont rarement d'actualité... » Même si la description des us et coutumes grecs donnée dans l'article n'est pas complètement dépourvue de fondement, la perspective qui est donnée à ces observations traduit plutôt le regard amusé et condescendant du voyageur occidental découvrant des moeurs exotiques. Les particularités culturelles attribuées au peuple grec ne sont pas analysées avec un regard d'anthropologue, mais présentées en un amalgame confus dont la conclusion implicite semble être: « Pas étonnant qu'ils nous causent autant de problèmes ! » De fait, l'article s'ouvre sur cette réflexion: « L'Union européenne n'impose pas seulement un programme d'austérité à la Grèce, elle lui demande un changement de mentalité ». Serait-on, dès lors, devant un véritable choc culturel Nord-Sud européen ? En tout cas, l'affaire a pris suffisamment d'ampleur pour que le président du Parlement hellène sollicite un entretien à l'ambassadeur d'Allemagne en Grèce pour lui demander de faire cesser l'affront.

Concernant l'analyse économique du conflit, un professeur allemand d'université en économie internationale répondait aux questions d'un journaliste grec dans les colonnes de Makedonia. Il y souligne le sentiment antigrec qui, selon lui, règne effectivement dans l'opinion publique allemande et dont le journal Focus se serait contenté de se faire l'écho. Cette hostilité croissante, il l'explique par deux raisons: les Allemands subissent depuis plusieurs années une politique d'austérité budgétaire dont ils auraient aimé ne pas voir le résultat leur filer sous le nez pour aller combler les caisses grecques, mais aussi parce que les Allemands ne souhaitaient pas la mise en place de l'euro, et qu'ils ne l'ont acceptée qu'à la condition des critères de Maastricht, censés empêcher certains pays du Sud de les remplir. Ils en voient donc aujourd'hui l'inutilité et leurs craintes se trouvent confortées.

Autre épine dans le pied déjà écorché des relations germano-grecques: le dossier des réparations de guerre – la deuxième guerre mondiale, s'entend. Un vieux dossier qu'a relancé, entre autres, une déclaration du président du Parlement faite jeudi 25 février selon laquelle l'or que les Nazis auraient pris à la Banque de Grèce pendant la guerre n'aurait jamais été rendu. Un sujet qui a permis à Yorgos Karatzaféris, président du parti ultra conservateur LAOS, de demander au premier ministre d'aller à Berlin non pas pour quémander une aide, mais bien pour réclamer son dû. Ce à quoi Yorgos Papandréou a assuré qu'il avait déjà plusieurs fois mis le dossier des réparations de guerre sur la table en tant que ministre des affaires étrangères, mais qu'il estimait que la conjoncture actuelle n'était pas la meilleure pour poser le problème et qu'il ne fallait pas donner l'impression que la Grèce se défilait devant ses responsabilités. Sage réponse, nous semble-t-il ! Et pourtant, se plaint encore M. Karatzaféris, « les Allemands nous doivent beaucoup ! On leur a donné les chantiers navals, l'OTE (télécoms grecs), leurs multinationales nous volent en vendant leurs produits à prix d'or en Grèce... » (dans Kathimerini).

La rhétorique du nationalisme blessé dans son orgueil fait un peu sourire, mais un reportage très fourni publié dans To Vima éclaire ce sujet d'une façon plus rationnelle. « Les Allemands sont-ils nos amis ? », s'interrogent trois journalistes auteurs de cette enquête sur les relations économiques entre les deux pays. Où l'on comprend que les deux économies sont effectivement tenues par des liens forts et réciproques: le fort excédent d'exportations allemandes trouve un marché important en Grèce (réalisant ainsi un gain de 5,4 milliards d'euros en 2008), de même que l'Allemagne est depuis quelques années le deuxième client pour les exportations grecques. Le touriste allemand est très bien représenté dans les pourcentages de visiteurs étrangers en Grèce, et par ailleurs on compte 135 entreprises allemandes implantées en Grèce, sans parler de la société de télécoms grecques OTE rachetée par Deutsche Telekom.

En tout état de cause, les gouvernements des deux pays ne souhaitent pas aller vers un affrontement plus aigu, si l'on en croit les déclarations des uns et des autres, et même la presse semble baisser le ton. Kathimerini se faisait l'écho samedi 27 février d'un article paru dans Suddeutsche Zeitung dont l'auteur accuse ses concurrents et néanmoins confrères d'avoir procédé à de simplistes et dangereuses généralisations qui ne permettent pas de prétendre décrire la Grèce telle qu'elle est. Il rappelle aussi que dans l'important dossier des caisses noires de Siemens, dont l'enquête est en cours, la Grèce constitue un volet déterminant, et que dans cette affaire, les entrepreneurs allemands ont été à l'origine des dessous de table énormes reçus vraisemblablement par des politiques grecs.