La course à pied, ce nouveau lien social

Article publié le 10 septembre 2015
Article publié le 10 septembre 2015

Qu'évoque spontanément le mot « joggeur » ? Il y a vingt ans, on pensait encore au coureur isolé sur un sentier peu fréquenté, mais de nos jours, de plus en plus de groupes de coureurs, très différents, envahissent le paysage : la course à pied est devenue un bien collectif. 

La course à pied possède de plus en plus un côté social de la course, au sein du groupe, ainsi que l'explique Jörg Königstorfer, professeur à l'université technique de Munich pour la chaire de management du sport et de la santé : « Ce qui est bien, c'est qu'on peut discuter et qu'on a aussi la possibilité d'établir de nombreux contacts sociaux. Et justement, fixer rendez-vous à un collègue ou un ami pour courir aide aussi beaucoup à rester motivé. Le lien social est un élément très important pour s'investir à long terme. Cette forme d'engagement est aussi une bonne astuce pour se motiver soi-même à faire du sport ».

Une activité sociale, mais pas une activité en club

La raison de faire du sport la plus souvent invoquée est, selon une statistique d'Eurostat de fin 2013, la préservation de la santé. Donnée dans 62 % des cas, cette réponse passe avant l'amélioration de la forme physique, la détente et le plaisir. Curieusement, l'enjeu « social » n'est cité nulle part, comme s'il était une donnée implicite.

Les résultats d'une étude menée par les scientifiques néerlandais Jeroen Scheerder et Koen Breedveld ne laissent pas non plus transparaître l'importance de l'effet de groupe: actuellement, 80 % des coureurs actifs en Europe ne sont pas membres d'un club sportif. Les deux chercheurs déclarent que le regain d'intérêt pour la course est dû au grand nombre de manifestations sportives ainsi qu'aux initiatives commerciales dirigées par les médias sociaux et l'industrie du sport.

Dans les villes, mis à part les clubs sportifs, les groupes de course informels, organisés en partie de façon professionnelle, poussent comme des champignons. À Paris, il s'agit par exemple des communautés Adidas Boost (bien sûr présentes sur Facebook), implantées dans plusieurs quartiers. Souvent, ces groupes participent à des rencontres amicales dont il n'est pas rare qu'elles se terminent autour d'une bière. Alors qu'il s'agit d'une communauté plutôt ouverte et que l'atmosphère y est décontractée, il existe d'autres manières de faire: le Français Patrick Bernard en est l'exemple. Ce marathonien et coureur cycliste expérimenté s'entraîne certes parfois seul pour ses courses, mais il lui est très important d'être intégré dans le club cycliste de Torcy. Selon lui, ce groupe, dont il est membre depuis 15 ans, est un peu sa deuxième famille maintenant.

« Un happening social »

Les distances parcourues lors des courses d'entreprise ne font souvent que quelques kilomètres, permettant ainsi à un maximum de salariés d'y participer. À l'occasion de la plus grande course d'entreprises du monde, le J.P. Morgan Chase Corporate Challenge, plus de 71 000 coureurs travaillant pour 2781 entreprises se sont réunis à Francfort en 2014.

Le professeur Königstorfer explique ce qui incite les entreprises à organiser des groupes de course pour leurs salariés et à les inscrire, individuellement ou en groupe, à courir : « La raison pour laquelle les entreprises le font est tout d'abord le souci de la santé des salariés. Une manifestation sportive est un moyen de se présenter comme une entreprise qui tient compte de leurs besoins en matière de santé. La deuxième raison est sans aucun doute la possibilité d'augmenter leur satisfaction par le biais du climat de l'entreprise, et il importe justement que cette satisfaction soit élevée, parce que des salariés mécontents ne renvoient pas une bonne image et ne souhaitent pas en partager les valeurs. » En plus de cela, les employés profiteraient d'un effet secondaire positif, l'esprit communautaire : le sentiment d'avoir réussi quelque chose ensemble.

Peter, un Néerlandais de 25 ans, décrit les courses d'entreprises comme un « happening social ». Pour lui, la réussite personnelle compte autant que l'idée de compétition et le fait de comparer ses résultats à ceux des autres. Lors de certaines rencontres inter-entreprises, on calcule par exemple le temps de course moyen des salariés d'une entreprise et on le compare ensuite au temps moyen des coureurs d'une autre entreprise.

Les réseaux sociaux, vecteurs d'une expérience collective?

Pour Tomas, un Slovaque passionné de course, les groupes Facebook jouent un rôle très important dans la dimension sociale du sport : « On peut par exemple demander sur Facebook si quelqu'un a envie de participer à une course le week-end suivant. Et on économise de l'argent, par exemple en louant une voiture pour se rendre ensemble sur le lieu de la manifestation. » Parfois, il partage aussi ses résultats sur Facebook, « mais seulement s'ils sont assez bons », dit-il dans un sourire malicieux, « ou quand la course a lieu dans un endroit particulier, par exemple en montagne ». En revanche, il ne rend pas public son journal d'entraînement quotidien.

Peter est du même avis: « Je partage parfois les temps de course effectués sur des compétitions, mais je ne raconte pas systématiquement mes progrès sportifs ». Marie, une Suédoise de 30 ans, avoue en riant qu'elle publie parfois des photos d'elle participant à des compétitions, parce qu'elle aime l'attention qu'on lui porte. Mais souvent, il s'agit de photos d'elle avec des amis, et ses résultats ne sont généralement pas publiés.

La motivation d'une activité collective

La préférence pour la course solitaire ou en groupe reste finalement une question de personnalité. Il est même fréquent de mêler les deux: pour Christian, qui organise des visites touristiques à Munich pour joggeurs, la course est une possibilité de sortir seul tout autant qu'accompagné. Sa vie étant très marquée par les interactions sociales, il saisit souvent l'occasion d'aller courir seul, « pour être tranquille et éventuellement écouter un livre audio en courant. C'est pour moi une forme de régénération active ». Il arrive aussi qu'il prenne rendez-vous avec des amis pour aller courir, « pour discuter et me tenir au courant ».

En plus de la personnalité, l'autodiscipline et les sollicitations dues au travail et à l'âge déterminent la façon dont chacun organise son entraînement, voire s'il laisse simplement les autres l'organiser. Il semblerait que les réseaux sociaux facilitent cette organisation, sans toutefois remplacer les facteurs de motivation indispensables pour courir à long terme sans courir à l'échec. Pour relever au mieux ce défi, il faut s'entourer des soutiens qui ont fait leurs preuves : rien ne sert de courir, si c'est sans mari ou femme, ami ou amie, collègue ou chien.