La corrala utopia de séville : toi toi mon toit

Article publié le 28 mars 2014
Article publié le 28 mars 2014

Ra­va­gés par la crise éco­no­mique qui ré­pand son flot de chô­mage, de pau­vreté et de va­ga­bon­dage, les ha­bi­tants de Sé­ville ri­postent avec in­gé­nio­sité et joie de vivre. En témoigne le mou­ve­ment Cor­rala qui se ré­ap­pro­prie les habitats dé­ser­tés. Il donne aux gens un toit et leur permet de se reconstruire… 

 « Il y a quelques temps, un pho­to­graphe fran­çais est venu à Sé­ville pour un photo-re­por­tage sur la vie dans notre Cor­rala. Il a pris en photo les fa­milles, as­sises les unes à côté des autres sur un ca­napé. Sur celle de ma fa­mille, ma fille est as­sise sur le sofa, ma femme est à sa droite et je suis de­bout à gauche. » Bien que les ré­si­dents de Cor­rala Uto­pia soient ha­bi­tués aux pho­tos et à l’at­ten­tion mé­dia­tique, beau­coup en ont marre du sen­sa­tion­na­lisme. « En voyant le ré­sul­tat, j’ai dé­cou­vert que le pho­to­graphe avait re­tou­ché nos vi­sages afin de nous rendre plus tristes. J’avais l’air de pleu­rer et d’avoir dix ans de plus », sou­pire Al­varo

Assis sur le trot­toir à l’ex­té­rieur de Cor­rala, au nord-ouest de la ville où vi­vote la classe ou­vrière, Al­varo dé­roule. C'est un An­da­lou ro­buste au teint hâlé, « en­voyé par les autres » pour ré­pondre à nos ques­tions. In­utile d'in­ter­ro­ger plus de per­sonnes, car « tout le monde vous dira la même chose », af­firme Al­varo. In­ter­dit aussi de pé­né­trer dans l’im­meuble pour que « la po­lice ne sache pas ce que nous fai­sons à l’in­té­rieur de­puis quelques jours ».

De l'eau à la fon­taine et des gé­né­ra­teurs à es­sence

Crée en mai 2012, Cor­rala Uto­pia fut le pre­mier im­meuble oc­cupé par les vic­times de la crise éco­no­mique. Au­jour­d'hui, il est ha­bité par dif­fé­rentes per­sonnes : d’an­ciens coif­feurs, des agents d’en­tre­tien ou des ma­çons qui se sont re­trou­vés du jour au len­de­main sans em­ploi, ex­pul­sés de leurs mai­sons. Tous, ont gé­né­ra­le­ment des cré­dits à rem­bour­ser. Bien que plu­sieurs autres « Cor­ra­las » aient émergé à tra­vers l’An­da­lou­sie, Cor­rala Uto­pia de­meure l’un des rares à avoir sur­vécu. Ce­pen­dant, son ave­nir est plus qu’in­cer­tain. Le 15 fé­vrier, la Cour de jus­tice a or­donné l’évic­tion im­mé­diate des ré­si­dents d’Uto­pia. S'en est sui­vi des au­to­ri­sa­tions qui ont per­mis aux fa­milles de trou­ver une « so­lu­tion pas­sive » au pro­blème. En consé­quence, la com­mu­nauté d’Uto­pia sera pro­ba­ble­ment bien­tôt dis­so­lue. Ses ré­si­dents de­vront trou­ver de nou­velles mai­sons.

Une tâche dif­fi­cile... et pa­ra­doxale. Mal­gré les 130 000 lo­ge­ments vides de Sé­ville, aucun d’entre eux n’a été of­fert aux fa­milles. « Nous vou­lons payer un loyer en fonc­tion des re­ve­nus de cha­cun, mais le gou­ver­ne­ment ne veut pas en en­tendre par­ler », ex­plique Al­varo. « En outre, ils font tout ce qui est en leur pou­voir pour nous rendre la vie plus dif­fi­cile ». Seule­ment quelques se­maines après avoir em­mé­nagé, la ville leur a coupé l'eau et l'elec­tri­cité. « Pour cela, ils ont dé­pensé 40 000 euros », rap­pelle Al­varo avec une cer­taine ré­si­gna­tion, et d'ajou­ter « nous vi­vons sans eau ni élec­tri­cité presque de­puis le début ». 

Les ré­si­dents de Cor­rala prennent l’eau de la fon­taine pu­blique et uti­lisent des gé­né­ra­teurs à es­sence pour pro­duire l’élec­tri­cité. « Nous avons éga­le­ment de­mandé au gou­ver­ne­ment de nous at­tri­buer des ter­rains afin que nous puis­sions culti­ver nos propres fruits et lé­gumes. Mais seule­ment une fa­mille a ob­tenu une par­celle. » 

« Avant de venir ici, j'ai tra­vaillé dans un club nau­tique. Je ga­gnais 2 500 euros par mois, j’avais une mai­son. J’étais riche. Au­jour­d’hui, je n’ai plus de mai­son, de télé ni de radio, mais je suis plus heu­reux. L’ar­gent ne peut pas ache­ter le bon­heur », ex­plique Al­varo. « Main­te­nant, je passe plus de temps avec ma fa­mille, nous pas­sons toutes les soi­rées à par­ler avec les autres et à jouer avec les en­fants. Nous sommes comme une grande fa­mille. »

Pen­dant leur temps libre, les ré­si­dents de Cor­rala, ac­com­pa­gnés par des bé­né­voles, or­ga­nisent des ac­ti­vi­tés pour les en­fants, donnent des cours de fla­menco et or­ga­nisent des évé­ne­ments afin de sou­te­nir le mou­ve­ment. « Nous avons or­ga­nisé Cor­rala Rock l’an der­nier, une série de concerts sou­te­nant notre Cor­rala. Nous avons pris des cours de fla­menco pour faire un es­crache (un type de ma­ni­fes­ta­tion pa­ci­fique po­pu­laire en Es­pagne, Ar­gen­tine, Uru­guay, et Pa­ra­guay, ndlr) dans la banque Iber­caja, l’ac­tuel pro­prié­taire de l'im­meuble Cor­rala. Nous avons même de­mandé au gou­ver­ne­ment de nous aider fi­nan­ciè­re­ment pour mon­ter un centre de so­li­da­rité au sein du­quel nous pour­rions conseiller notre voi­si­nage, puis ou­vrir une can­tine so­ciale. Nous n’avons ja­mais ob­tenu de ré­ponse ».

FAITES DU BRUIT, tous en­semble

« La po­pu­la­tion unie, c’est le pou­voir », dé­clare Al­varo. Son opi­nion est par­ta­gée par de nom­breuses per­sonnes à tra­vers le pays. À com­men­cer par les membres de la Plat­forma de Afec­ta­dos por la Hi­po­teca de Se­villa (pla­te­forme pour les ha­bi­tants tou­chés par les sai­sies im­mo­bi­lières à Sé­ville, nda) réunis lors d’une ma­ni­fes­ta­tion dans une autre banque lo­cale, Caixa­bank. Bruyants, les ma­ni­fes­tants peuvent être en­ten­dus à plu­sieurs rues d'ici. Trom­pettes et sif­flets sont les armes né­ces­saires pour faire va­loir leur droit à une « mai­son dé­cente » et at­ti­rer l’at­ten­tion sur le be­soin d’une « vraie so­lu­tion pour le pro­blème des sai­sies », clament les ma­ni­fes­tants. Ac­tuel­le­ment, quatre cas sont éva­lués par la di­rec­tion de la banque. Les cam­peurs sont pré­sents de­puis 11 jours, et se re­laient par équipe pour dé­mon­trer leur dé­ter­mi­na­tion sans faille.

« La PAH est di­rec­te­ment lié au mou­ve­ment des "In­di­gnés" ou 15M (qui a dé­buté le 15 mai 2011). A l’époque, les gens souf­frant des mêmes dif­fi­cul­tés ont uni leurs forces, et ont com­mencé à or­ga­ni­ser chaque se­maine des as­sem­blées. Les ha­bi­tants qui ne s'en sor­taient pas avec leurs prêts im­mo­bi­liers ou vic­times d'ex­pul­sions ve­naient dis­cu­ter de leurs pro­blèmes, re­ce­vant des conseils et du ré­con­fort. Avec la PAH de Sé­ville, nous nous ren­con­trons deux fois par se­maine et ac­cueillons près de 280 per­sonnes ayant des pro­blèmes de prêts im­mo­bi­liers », sou­ligne Isa­bel. C'est une tra­vailleuse so­ciale qui consacre son temps libre à co­or­don­ner les ac­tions de PAH. « Notre plus grand suc­cès est d’avoir réussi à évi­ter cer­taines ex­pul­sions », ex­plique-t-elle avec un sou­rire. « De plus, nous ne dé­fen­dons pas des cas in­di­vi­duels. Nous tra­vaillons en­semble pour une cause com­mune. Ici les gens ont perdu leur sen­ti­ment de culpa­bi­lité, ils savent qu’ils ne sont plus seuls. Grâce à PAH, les gens réa­lisent qu’ils sont des com­pa­triotes, pas seule­ment des consom­ma­teurs », sou­ligne-t-elle fiè­re­ment. En réa­lité, cet as­pect est la rai­son d’être de tous les mou­ve­ments ci­viques de sou­tien po­pu­laire à Sé­ville, et pro­ba­ble­ment ceux de toute l’Es­pagne. Comme le dit bien Al­varo : « nous cher­chons à ob­te­nir une vic­toire so­ciale, pas po­li­tique ».

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Sé­ville et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.