La Corée du Nord sur le divan d'un journaliste espagnol

Article publié le 30 novembre 2010
Article publié le 30 novembre 2010
La Corée du Nord met le feu aux poudres avec la première attaque sur des civils sud-coréens depuis la fin de la guerre en 1953. Cette offensive sur l’île de Yeonpyeong a fait quatre morts. La diplomatie est en marche, les armes sont chargées. Qu’y a-t-il derrière tout cela ? Le journaliste espagnol Alberto Lebrón a accepté de prendre sur son divan le patient nord-coréen.
Il recueille pour cafebabel.com les tenants et aboutissants du conflit le plus délicat au monde.

cafebabel.com: Pourquoi la Corée du Nord attaque-t-elle précisément aujourd’hui ? Quels sont ses objectifs ?

Alberto Lebrón : Il y a beaucoup de théories à ce sujet. Certains analystes affirment que Kim Jong-il prépare ainsi la succession de son troisième fils, Kim Jong-un, trop jeune et inexpérimenté pour les pontes du parti. On dit que Kim Jong-il serait en train de préparer des états de services acceptables pour son successeur. Une autre théorie, c’est la nécessité de faire du bruit. Depuis qu’elle a unilatéralement abandonné les négociations nucléaires à six parties (Corée du Sud, Japon, Etats-Unis, Chine, Russie, Corée du Nord), la patrie de Kim-Jong-il se sent ignorée par les États-Unis. Au bord de l’effondrement, elle utilise le chantage militaire pour se voir octroyer une aide économique. Une troisième raison serait d’affinité personnelle. En effet, il est évident que Kim Jong-il déteste l’actuel président sud-coréen Lee Myung-Bak de toutes ses forces, car à la différence de ses prédécesseurs (principalement le défunt Roo Moo Hyun), Lee Myung-Bak est extrêmement exigeant avec son voisin nord-coréen, et le voir mettre un frein au régime et prendre partie au dernier G20organisé à Séoul a plutôt dû irriter Kim Jong-il. Enfin, une autre raison de taille, c’est l’imprévisibilité du régime staliniste (ou comme on veut l’appeler), sectaire et sans doute irrationnel, incapable d’identifier les limites dans ce très long épilogue de la Guerre Froide.

cafebabel.com: Quelles sont les possibilités pour résoudre le contentieux nucléaire de façon sereine ?

Alberto Lebrón : Comme beaucoup d’analystes et membres du gouvernement chinois ont l’habitude de le dire, la Libye a déjà abandonné son programme nucléaire en échange d’aides économiques (des investissements pétroliers juteux). Pourquoi ne pas espérer la même chose pour la Corée du Nord ? Moi, je pense que cette situation-ci est plus complexe, car ici, les intérêts de quatre puissances mondiales – les États-Unis, la Chine, la Russie et le Japon – entrent en jeu. Pyongyang développe peut-être son programme en tant qu’arme dissuasive (personne ne voudrait entrer en guerre avec un pays qui possède des armes de destruction massive ; ce qui démontre, d’ailleurs, que l’Irak n’en avait pas) et pour continuer à bénéficier d’aides économiques. À moins que l'Etat communiste ne décide tout à coup d’entreprendre une profonde réforme politique et économique – qui conduirait à la réunification coréenne – l’Asie de l’est continuera à vivre sous une menace nucléaire.

cafebabel.com: La Corée du Sud a-t-elle des plans de réunification ?

La Corée du Sud, quinzième économie mondiale, regarde le Nord avec des airs supérieurs

Alberto Lebrón : Jusqu’à récemment, je pensais que les Sud-Coréens désiraient vivement la réunification. Cependant, en parlant à Séoul avec de jeunes fonctionnaires tout frais sortis des meilleures universités du monde, j’ai plutôt changé d’avis. La Corée du Sud, quinzième économie mondiale, regarde le Nord avec des airs supérieurs. Très peu seraient probablement disposés à payer une hypothétique réunification, et beaucoup de Nord-Coréens n’ont sûrement même pas de connaissances minimales sur le monde en dehors de leurs frontières.

cafebabel.com: Qu’en est-il de la prévisible succession du dictateur KimJong-il par son fils, Kim Jong-un ?

Alberto Lebrón : Il se passe quelque chose de similaire au cas des frères Castro à Cuba. Kim Jong-un, qui n’a pas encore atteint la trentaine, a été désigné pour prendre les rênes du pays à la mort de son père. Les leaders nord-coréens n’ont pas le pouvoir absolu, leur entourage les influence. Dès qu’il héritera du poste, Kim Jong-un devra faire bon effet pour s’auto-légitimer et, vu la vieille nature du régime nord-coréen, personne ne s'attend à une politique d’ouverture d’esprit mais bien plus de confrontation. La Russie et la Chine appellent de leurs vœux une Corée unie, mais non alliée des États-Unis. Le blocage actuel est total, et de plus en plus dangereux.

cafebabel.com: Le conflit coréen mis à part, comment un Européen ressent l’atmosphère actuelle en Extrême-Orient ?

Alberto Lebrón : Pour moi, l’Extrême-Orient est synonyme de développement économique avec une composante technologique élevée. Les économies dites émergentes et les nouveaux pays industrialisés exigent un pouvoir de décision au niveau international, et l’Europe est en train de perdre du pouvoir au détriment du Pacifique. Hu Jintao s’entretient périodiquement avec Barack Obama sur les affaires courantes mondiales. L’Asie de l’est guide la croissance économique mondiale, ce qui se traduit également par un rôle croissant au niveau international. Il y a de toute évidence encore beaucoup de chemin à faire (extrême pauvreté en Inde ou en Chine, manque de démocratie, conflits…), mais d’ici, je vois de plus en plus comment notre planète se dirige, inexorablement, vers un ordre multipolaire.

Alberto Lebrón, correspondant pour Intereconomía Business TV en Asie-Pacifique, est spécialisé en économie et en marchés asiatiques.

Photos: Une : (cc) US Army Korea IMCOM /Flickr; Kim Jong-Il: (cc) Borut Peterlin/Flickr; Vidéo: AP (courtoisie de YouTube).