La communauté musulmane de Budapest rejetée malgré sa discrétion

Article publié le 19 janvier 2016
Article publié le 19 janvier 2016

Suite aux attentats de Paris en novembre dernier, la vague anti-islam ne cesse de déferler en Europe. Même ces communautés musulmanes qui se font très petites sont discriminées. Le cas de Budapest, capitale de la Hongrie, démontre à quel point un tel sentiment peut être véhiculé par le gouvernement comme les populations locales, et l'impact que cela peut avoir sur les individus concernés.

Deux femmes avec le voile islamique, deux policiers, et Amir – un musulman pakistanais qui vit maintenant depuis trois ans en Hongrie. Il se tient aux cotés d'officiers armés dans un tram, dans le centre-ville de Budapest.

« Regarde par là-bas », entend-il l'un d'entre eux murmurer à voix basse, en regardant vers ces deux femmes. Regardant comme à son habitude une série de tweets sur le chemin du travail, il réalise : regarder les infos sur les récentes attaques terroristes dans le monde en portant la barbe, et en étant apparemment « un étranger », peut se révéler être une activité à risque lorsqu'un policier hongrois regarde par-dessus votre épaule. Faisant tout pour rester le plus discret possible, Amir range délicatement son smartphone dans sa poche.

Amir fait partie de cette petite communauté de musulmans qui vit en Hongrie. En raison du nombre infime de musulmans, le recensement officiel 2011 a daigné mettre l'islam sur la liste des religions du pays. Selon les mots de Tímea Szabó - un travailleur humanitaire hongrois, journaliste et ancien membre de l'Assemblée Nationale - « il n'y a aucune communauté islamique en Hongrie ».

Selon les chiffres de 2010 fournis par l'Organisation des Musulmans en Hongrie, le nombre se situe aux alentours de 32 000. Même si nombre de migrants partent en Europe du nord ou en Europe occidentale, le chiffre a augmenté étant donné l'afflux dans le pays l'été dernier.

Comme l'a affirmé Sulok Zoltán Szabolcs, le président de l'organisation, il n'y a aucun problème d'un point de vue légal puisque l'islam a en théorie le statut de religion reconnu dans le pays. « Malgré tout, explique t-il, on entend parfois des propos anti-islamistes. »

La boîte mail de la mosquée est sans cesse bardée de menaces. L'exemple le plus marquant de la violence à l'égard de la communauté remonte à 4 ans. Au moment des prières du soir, plusieurs voitures garées devant la mosquée ont été incendiées.

Bien que la police ait été appelée et que celle-ci ait arrêté quelqu'un cette nuit là, l'incident n'a pas été considéré comme crime de haine, puisque l'établissement en lui-même n'a pas fait l'objet d'attaques. « Cela prouve bien que ton cas ne les intéresse pas, continue Zoltán. De tels incidents sont moins médiatisés que s'ils concernaient, par exemple, la communauté juive. Là alors, ce serait un véritable tollé. »

L'utilisation du langage

« Dans la presse hongroise, le ton est encore pire », affirme Zoltán, s'enfoncant dans son fauteuil de bureau. « Nous avons décidé de ne pas porter plainte ou d'aller en justice contre des articles réellement anti-islamiques, parce qu'il n'y a normalement aucune sanction prise par les autorités et ce serait juste une perte d'argent. »

Il démontre l'importance du langage dans l'espace publique. Selon l'Imam, il n'y aurait même aucune différence significative entre la presse de droite et de gauche dans la manière dont sa religion est dépeinte.

D'une manière ironique, Zoltán esquisse un petit sourire satisfait lorsqu'il fait allusion au Jobbik, le parti d'extrême droite, anciennenment pro-islam « parce qu'il voulait faire copain-copain avec l'Iran ». Il estime également que les sympathies politiques sont totalement incohérentes : « On ne peut pas les prendre au sérieux ».

Les actions du gouvernement en mai de cette année ont aussi apporté plus que jamais leur lot de rhétorique. Dans tout le pays et dans les lieux publiques, on a pu voir des panneaux d'affichage mis en place par le gouvernement actuel, dévoilant des slogans anti-immigrants tout comme des slogans anti-musulmans. Sur les affiches, on pouvait lire : « Si vous venez en Hongrie, ne prenez pas le boulot des hongrois ! »

Zoltán reste convaincu que ceci a été fait dans le but de créer un sentiment de mépris chez l'opinion publique face aux réfugiés avant même que la plupart d'entre eux n'arrive dans le pays. Cela n'a fait également que renforcer ce sentiment envers les minorités déjà présentes sur le territoire.

Comme l'a mentionné Orban, le premier ministre du gouvernement, ces panneaux découlent d'un sondage électoral sur l'immigration mené auprès de tous les hommes et femmes de Hongrie. Après que l'étude a été menée, le bureau des Nations-unies sur les droits de l'homme a fortement contesté des questions telles que : « Êtes-vous d'accord avec le gouvernement hongrois pour dire que l'on devrait davantage se préoccuper des familles hongroises et de la génération à venir, plutôt que du problème de l'immigration ? »

De telles questions considérées comme hautement suggestives ont été condamnées. Thomas, un bénévole de Migszol – le groupe de solidarité pour les migrants de Hongrie – confirme ce point de vue : « On met tout le monde dans le même panier – immigrants, musulmans, terroristes ».

Ils persistent à dire que la barbe n'a rien à voir avec tout ça

Selon Amir, les musulmans font face à de nombreux exemples de discrimination indirecte. Lorsqu'il a débarqué dans le pays, il a dû trouver un travail après avoir quitté le camp de réfugiés. Après quelques mois de recherche, il a réalisé que ce serait sans nul doute compliqué d'en trouver un – même en ayant obtenu un master en science politique d'une université pakistanaise.

Selon lui, cela est dû à la discrimination faite envers la communauté musulmane. « Quand ils ont vu mon nom, ils ne m'ont même pas sollicité pour un entretien, explique t-il. Et quand bien même ils le feraient, ils me demanderaient plus tard de raser ma barbe. »

Pour Amir, c'était impensable compte tenu de ses croyances religieuses : « Quand je leur ai dit que je ne me raserais pas, ils ne m'ont pas embauché. Même s'ils ont invoqué d'autres raisons, je savais que c'était à cause de la barbe ».

Zoltán confirme également que beaucoup de ses amis musulmans des pays arabes peinent à trouver du travail. « Essayez de trouver un travail quand vous portez un foulard, affirme-t-il. C'est très difficile. Nombre d'entreprises ont un dress code et là, ça ne passe pas. Les hommes ne peuvent pas trouver de travail en raison de leurs noms ou de leurs origines. »

Un regard multiculturel tourné vers l'avenir

Même si de tels incidents inquiètent la communauté musulmane de Budapest, il y a aussi des bons côtés. « Les Hongrois n'en viennent pas aux mains tant que vous ne le faites pas non plus », explique Ami. En Hongrie, il n'y a quasiment pas de violence urbaine, tout du moins à Budapest. »

« N'oubliez pas que dans la capitale de la Hongrie, le multiculturalisme est encore assez présent », ajoute Mustafa, un musulman non pratiquant qui vit à Budapest. « Si on regarde les villes plus petites, les gens sont beaucoup moins tolérants. Dans certaines d'entre elles, le mouvement nationaliste est très fort. »

Entrevoir un meilleur avenir pour les musulmans de Hongrie semble être possible qu'à travers deux conditions lesquelles sont deux dénominateurs communs essentiels : une sécurité accrue et un sentiment de sérénité. Ne serait-ce que pour qu'Amir puisse consulter comme il le souhaite ses tweets dans le tram.