La coloc' et les réfugiés : vivre avec un éléphant

Article publié le 29 avril 2016
Article publié le 29 avril 2016

Une coloc' avec des réfugiés : comment ça marche ? Bien, en Allemagne. Et là où beaucoup penseraient qu'il faille pousser les murs pour accueillir tout le monde, c'est en réalité le traumatisme des invités qui prend le plus de place. Autant qu'un éléphant dans un studio.

Un e-mail d'un vieux copain dans ma messagerie. Il a cherché un appartement pour lui et son fils et trouvé un F5. Deux chambres sont donc libres et il voudrait les proposer à des réfugiés. Cela fait presque un an qu'Ahmed et son frère Mohammad, de Syrie, vivent avec Ben, son fils et Johannes.

« Je n'arrive pas à m'imaginer mon avenir »

Comment quelqu'un se décide-t-il à tenter cette expérience de colocation ? Parmi toutes les missions que chacun peut et doit accepter dans cette société, il a choisi la plus facile, dit Ben. « Je ne peux pas faire centre d'accueil non plus. » Évidemment, il y a différentes manières de faire le ménage, de cuisiner, de vivre ensemble. Les conflits qui en découlent peuvent être mis sur le compte des différences culturelles.

La chose la plus importante, c'est cet éléphant émotionnel qu'Ahmed et Mohammad traînent avec eux. Il est omniprésent, lourd et pourtant, on ne le voit pas. Ahmed raconte. Ses amis sont en prison ou ont été abattus parce qu'ils ne voulaient pas entrer dans l'armée. Des 50 étudiants qui ont été arrêtés, il serait le dernier à avoir quitté la prison vivant, grâce aux relations de son père. Jamais il n'aurait pensé qu'il devrait quitter la Syrie. Il aurait pu gagner beaucoup d'argent, construire quelque chose. Son boulot dans la banque nationale syrienne, son appartement, ses études - tout cela est « perdu ». Tout comme les rêves et les espoirs quant à son propre avenir. Trouver une femme, fonder une famille ? « Je n'arrive pas à m'imaginer mon avenir. » Toutes ses pensées vont vers la famille. Les parents et les quatre autres frères et soeurs se trouvent encore à Hassaké (ville du nord-est de la Syrie, ndlr). Une situation qui l'accable - en tant que fils aîné, il porte la responsabilité de la famille sur ses épaules. Ahmed réfléchit désormais à comment faire venir le troisième frère en Allemagne.

Des snickers et de l'eau

Ben a beaucoup réfléchi avant tout cela : il voulait accueillir deux frères ou soeurs car ils seraient là l'un pour l'autre, s'aideraient l'un l'autre, parleraient la même langue. La colocation ne peut pas remplacer la famille, mais la cohabitation représente bien plus.  C'est quoi, ces petites annonces ebay ? Comment peut-on obtenir des meubles et de l'équipement pour pas cher ? Où trouve-t-on des initiatives pour se faire connaître ? La prof d'allemand à la retraite du 2ème étage serait-elle prête à donner des cours aux deux frères ?

Il a fallu 25 jours pour arriver à Berlin depuis Alep, en passant par la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie, l'Autriche, puis Munich, récapitule Ahmed. Il a dormi dans la forêt, dans la rue, sur des bancs. S'est nourri uniquement de Snickers et d'eau. Les structures criminelles qui gagnent beaucoup d'argent sur le dos des centaines de milliers de personnes en fuite - « finalement, je n'avais plus peur d'eux, je n'avais plus de sentiments ». Le pire moment : lorsque des bateaux officiels turcs ont coulé le bateau rempli de migrants.

Ces souvenirs, ces peurs et ces traumas s'invitent à la table du dîner - une tentative de se voir régulièrement et d'échanger. De vivre un peu de normalité. Il y a des pâtes à la sauce tomate et quelques restes des exploits culinaires d'Ahmed d'hier soir. La nourriture, véhicule de sentiments nostalgiques du pays ? Ahmed hoche la tête en riant. Pour lui, il n'y a plus de patrie. « My heart is homeless. »

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Ich bin ein Berliner. Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Berlin. Toute appellation d'origine contrôlée.