La citoyenneté mondiale est-elle utopie à une époque de domination religieuse ?

Article publié le 10 juin 2002
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Article publié le 10 juin 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Alors que le XIXe et le XXe siècle ont été ceux de lEtat-nation, il semble que le XXIe siècle soit en passe de devenir celui des accords et alliances inter-gouvernementaux, inter-continentaux ou mondiaux. Un chef dEtat ne rend plus seulement des comptes à son électorat national, mais doit toujours davantage saccommoder des pressions et des opinions internationales.

Alors que les frontières nationales, surtout en Europe, ne représentent quà peine plus que des lignes tracées sur des cartes et alors quil est de plus en plus difficile de définir la nationalité de chacun après les flux migratoires massifs de laprès-guerre, lidée dune citoyenneté globale devrait apparaître de plus en plus attrayante. Réflexion faite, si vous partagez une langue, une monnaie, un Parlement et peut-être à lavenir une Constitution, est-il vraiment logique que vous soyez identifié comme Belge ou Français sur votre passeport ? Aujourdhui, nous sommes tous citoyens du monde. Les siècles précédents ont connu les affres de la guerre ou des divisions nationales. Ainsi, débarrassé de la domination de lEtat-nation, ce nouveau siècle devrait connaître la paix.

Sauf que cette utopie semble dores et déjà menacée et même hors datteinte. Moins de 18 mois après être entrés dans cette nouvelle ère, nous avons été témoins de violences, de guerres, de terreur et de tueries aux quatre coins du monde : en Inde, en Afghanistan, en Afrique, aux Etats-Unis, dans les pays balkaniques ou au Proche-Orient. Peu de régions du monde ont été épargnées. Pourquoi assistons-nous à de tels phénomènes si, comme le veut lidée populaire, le monde sest rétréci et nous sommes tous membres dune même communauté mondiale ?

Je ne doute pas que les philosophes ou les politologues pourraient nous offrir mille explications. A mon sens cependant, ces atrocités sont dues à la domination persistante de la religion dans toutes les sociétés. Il serait peut-être judicieux de souligner que cette analyse nest pas la conséquence daversion ou de méfiance à légard de quelque religion que ce soit, mais plutôt des observations de quelquun qui na pas de croyances religieuses traditionnelles, se tient à lécart de la scène religieuse, densément peuplée, et peut observer et noter les conséquences de ces croyances.

La religion existait bien avant la naissance de lEtat-nation et, comme nous le réalisons aujourdhui, est dotée de facultés de résistance qui éclipsent largement les divisions nationales. Récemment, nos hommes politiques se sont donné beaucoup de mal pour montrer que, protestants, catholiques, juifs, musulmans, sikhs, hindous ou bouddhistes « nous sommes tous Anglais ». Pourtant, la division perdure au sein de notre pays. Si ce nest pas notre nationalité qui nous divise, ce ne peut être que notre religion et ses cousins/proches parents, lappartenance sociale et la couleur de peau.

Ailleurs dans le monde, combien de Juifs français se sentaient aussi français que leurs voisins catholiques sous Vichy ? Et aujourdhui, lorsquils voient que le soutien au Front National augmente une fois de plus, combien de jeunes dorigine algérienne vivant dans le sud de la France se sentent vraiment Français ?

Lhistoire de lhumanité a toujours été dominée par la division et les conflits des conflits qui avaient pour but de maintenir ces mêmes divisions. Il semble quil nous soit naturel de nous identifier dans les différences et de les souligner plutôt que dembrasser la diversité. LEtat-nation était une division artificielle créée par des hommes politiques autrefois avides de pouvoir. La création de ce nouveau critère de division a eu des conséquences énormes. Il suffit dobserver les éternels problèmes de lAfrique pour prendre la mesure du danger que représente lajout de divisions artificielles aux divisions naturelles. Pour simplifier, car cet article ne prétend pas à une analyse complexe, le conflit actuel au Proche-Orient est le fruit de divisions politiques. Le cauchemar balkanique constitue un exemple supplémentaire.

Tous ces exemples de division nationale ont une chose en commun : les lignes de fracture politiques peuvent être de la plus haute importance au niveau des Etats, mais les anciennes divisions religieuses conserveront toujours plus demprise sur le peuple concerné.

Si je devais me définir, je me dirais dabord Britannique (dorigine écossaise, anglaise et galloise), puis Européen. Je nai pas de convictions religieuses fermes. En revanche, un jeune Britannique dorigine asiatique sera plus enclin à se définir comme musulman par-dessus tout. Lactualité souligne les problèmes que cela peut provoquer. Alors que les alliances internationales deviennent plus communes et quainsi le pouvoir des Etats-nations diminue, les loyautés individuelles semblent de plus en plus liées à lappartenance religieuse.

Les dirigeants mondiaux ont lair de croire ou despérer que les crises daujourdhui peuvent être résolues par une intégration toujours plus poussée entre les pays, et par des traités et des accords internationaux. Peut-être devraient-ils admettre, et nous (qui nous considérons comme citoyens du monde) avec eux, que la disparition des Etats-nations naura pas pour conséquence mécanique lapparition dune identité mondiale. Elle aura simplement pour effet de révéler les divisions religieuses dans toute leur force. Ces divisions même que nous avons essayé de maîtriser à travers les divisions politiques, mais qui ont en fait, ignorées de presque tous, pris plus dampleur et dascendant tandis que nous nous affairions à organiser toujours davantage de sommets politiques.

Ainsi, lapparition dune identité mondiale semble plus improbable que jamais. Peut-être constitue-t-elle un objectif trop lointain et peut-être devrions-nous explorer notre passé pour nous rappeler que, loin de tisser des liens intercommunautaires, lhumanité prospère dans le micro-communautarisme, permettant détablir des réseaux. Aujourdhui, la domination des communautés religieuses (communautarisme religieux ?) nest quun exemple des tendances propres à la nature humaine.