La Cité des Sciences à Naples : un morceau d’Europe est parti en fumée

Article publié le 29 mars 2013
Article publié le 29 mars 2013
La Cité des Sciences a été détruite par un incendie pendant la nuit du 4 mars. Le célèbre musée de Naples était l’un des meilleurs centres italiens dans le domaine de la recherche et de la vulgarisation scientifique.
Depuis les années 90, son caractère novateur reposait sur l’implication générationnelle qui, grâce au succès des projets réalisés, avait réussi à obtenir une solide crédibilité au niveau international. La cause de l’incendie est venue de la mer.

Le bûcher de la Camorra

(cc) Ilaria Izzo.Un dimanche après-midi, je rejoins Bagnoli en voiture. Tout en faisant la route, j’allume une cigarette et veille à maintenir le volant stable. Des lumières clignotent sur la chaussée. Le trajet menant à Via Coroglio, où la mer limpide s’étend à perte de vue, offre un aperçu de l’un des plus beaux paysages de Naples Après une demi-heure de voyage, on trouve facilement un parking à proximité des décombres. Toute la zone est encerclée par un ruban de sécurité qui délimite le lieu de l’incendie. Toutes les grilles sont fermées. Les quelques personnes qui se promènent ne tiennent pas à faire de commentaire. J’arrive à la plage, ou tout du moins ce qu’il en reste : une étroite étendue de littoral complètement dévastée par les déchets urbains. Seule Nisida, qui est juste en face, soulage cette terrible vision.. Un peu plus au loin se trouve les murs encore enfumés de l’établissement. Je parcours quelques mètres entre les barques cassées qui jonchent le sable. Un simple petit escalier en bois, totalement en ruine, sépare le littoral de la terrasse panoramique du centre. L’unique obstacle est des pousses de cactus réparties régulièrement sur le bas-côté. C’est la seule chose qui est restée en état.

Depuis la porte principale détruite on aperçoit les restes de ce qui, encore peu de temps auparavant, était l’un des centres scientifiques les plus importants d’Europe. Un petit groupe de pêcheurs attristés commente la victoire de Naples face à l’Atalanta. Seul le plus guilleret d’entre eux s’exclame « A camorr na vot’ er o’scuorn e Napule. Mo è o’velen rind e vene pe stà città ! » ( « il fut un temps où la Camorra était la honte de Naples, elle est maintenant le poison qui coule dans les veines de la ville » ). On entend au loin le raclement d’une grue travaillant sur les entrailles métalliques du corps inanimé de la Ville de la Science.

Mot d’ordre

« Les murs s’écroulent, pas le projet », ceux sont les mots prononcés par Silvestini. Désormais, le mot d’ordre est : reconstruire.

De la Cité des Sciences il ne reste que les murs extérieurs, ce qui représente environ 12 000 mètres carrés de culture en cendres. Les magistrats ont aussitôt pris le dossier en main afin d’identifier les responsables de ce qui est perçu comme une offense à la dignité de tous. Ce n’est pas qu’un simple règlement de comptes, ou peut-être que si. La brutalité de ce pouvoir invisible, qui conditionne de plus en plus le quotidien des gens, a décidé de montrer au grand jour l’étendue de sa puissance. En témoigne ce geste froid, précis et soigné dans les moindres détails. Les traces de solvants chimiques retrouvées par les experts scientifiques attestent de la nature criminelle de l’incendie. La seule entrée possible pour une action aussi bien organisée était celle donnant sur la mer.

Le premier tweet de Roberto Saviano visait à dénoncer les intérêts de la Camorra dans les travaux d’assainissement de l’Italsider, la grande zone industrielle longtemps abandonnée située dans le quartier ouest de Naples. Depuis le début des années 1900,Bagnoli et Piombino, en permettant à l’Italie de se doter de grands ports côtiers,  représentaient des points stratégiques du bassin  méditerranéen. Fos en France, Sagonte en Espagne et Eléusis en Grèce on ensuite été les premiers ports industriels construits en Europe. La crise des années 70 a toutefois provoqué l’arrêt du secteur sidérurgique et le démantèlement du projet napolitain. Entre renvois, spéculations et intérêts en tout genre, l’idée de créer un pôle scientifique sur le littoral était la seule proposition sérieuse en mesure de reconvertir toute la zone.L’intuition visionnaire de Vittorio Silvestrini, scientifique responsable du projet, s’est concrétisée au milieu des années 90 par la mise en place de la Fondation IDIS. Puis le rêve d’une alternative a définitivement pris forme en 2001 avec l’inauguration de la Cité des Sciences. Symbole de  libération de toute une ville, ce nouveau centre portait lui l’espoir de la rédemption tant attendue.  C’est ainsi que, malgré les embûches, la construction de ce centre sera poursuivie avec plus de vigueur et de détermination que jamais. « Les murs s’écroulent, pas le projet », ceux sont les mots prononcés par Silvestini. Désormais, le mot d’ordre est : reconstruire.

La solidarité européenne

La population napolitaine n’a pas tardé à réagir : des marches pacifiques, des initiatives de protestation ainsi qu’une flash mob ont été organisées afin d’exprimer le ras-le-bol contre la criminalité et la Camorra. Tandis que la nouvelle de l’incendie se répandait comme une trainée de poudre, la communauté scientifique internationale a fait preuve d’une grande solidarité. L’institut Eurispes avait isolé le centre parmi les 100 projets d’excellence italiens. qui par la suite bénéficié des accords trilatéraux négociés avec l’Université Al-Qods en Palestine et le Bloomfield Science Museum en Israël.La plus grande erreur de Naples a toujours été de croire que ses problèmes ne concernaient qu’elle. Mais l’événement s’est aussi illustré par un élan de très grande solidarité à l’image de celle démontrée par Robert Firmhofer, le président d’ECSITE ( European Network of Science Centres and Museums ) et de Catherine Franche sa directrice. 

La seule chose qui reste de la structure est le site sur lequel prendra vie ce qui aurait dû être la dernière partie du musée en cours de construction : CORPOREA, un pavillon entièrement consacré à l’étude du corps humain. C’est du pavillon accueillant le Théâtre Le Nuvole - la salle où des générations de Napolitains ont grandi dans l’insouciance d’un voyage scolaire -que s’exprimera de nouveau le courage patient des habitants qui exigent la reconstruction de la Cité des Sciences. Sans tarder.

Photos : Une © Ilaria Izzo ; Texte (cc) Ilaria Izzo ; Vidéos : spot(cc) runcomunicazione/YouTube; spot ECSITE (cc) Fondazione Città della Scienza/YouTube